Une course contre la disparition : des experts des Mascareignes unis pour sauver 147 espèces végétales
“On a déjà perdu plus de 70 espèces de plantes.” C’est par ces mots que Vincent Florens, professeur agrégé à l’Université de Maurice et directeur d’un pôle de recherche en écologie et conservation sur l’île, pose l’urgence qui réunit cette semaine, à Saint-Gilles, vingt et un botanistes, naturalistes et bénévoles. Ils viennent de Maurice, de Rodrigues et de La Réunion. Ensemble, ils s’attellent à une tâche inédite : dresser la toute première liste rouge UICN transfrontalière commune aux Mascareignes, dans le cadre du projet “Interreg Red Masc”.
Pour ces hommes et ces femmes de terrain, il ne s’agit pas d’un exercice administratif. Il s’agit de comprendre, espèce par espèce, ce qui reste encore sauvable, et comment le protéger avant qu’il ne soit trop tard. Les ateliers de la semaine visent à classer plantes et fleurs selon leur état de conservation, en recourant à la méthodologie de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), qui distingue trois niveaux de menace : vulnérable, en danger, et en danger critique d’extinction.
Christophe Lavergne, responsable de la coopération régionale et outre-mer au conservatoire botanique national de Mascarin, rappelle que chaque île vit une réalité bien distincte. À La Réunion, les reliefs escarpés ont joué un rôle protecteur. “La chance à La Réunion, c’est qu’on a encore des montagnes, des reliefs inaccessibles, ce qui a permis de préserver pas mal d’espèces”, dit-il. À Maurice et à Rodrigues, en revanche, un relief moins marqué a laissé les milieux naturels plus exposés aux défrichements successifs. Résultat : environ 40 % des espèces endémiques des Mascareignes qui ne sont pas considérées comme menacées à La Réunion le sont à Maurice et à Rodrigues. Certaines y ont même disparu, comme le Tan Rouge ou l’ambaville. Le bois blanc (Hernandia mascarenensis), encore présent à quelques endroits de La Réunion, notamment sur des sols rocheux dans les forêts chaudes et humides de Sainte-Rose, n’est plus qu’un souvenir à Maurice.
Vincent Florens ne mâche pas ses mots sur la situation mauricienne : son pays figure parmi ceux où la biodiversité est la plus menacée au monde, et se classe au deuxième rang des pays où les arbres risquent le plus de disparaître. Face à ce constat, il appelle à l’action immédiate. “Il faut agir sur ce qui reste et qui est très menacé”, insiste-t-il, évoquant le risque de voir d’autres espèces partager le destin du célèbre dodo.
À Rodrigues, Jean-Alfred Bégué, de la branche rodriguaise de la Mauritian Wildlife Foundation, dresse un tableau tout aussi sombre. “On a perdu quasiment la totalité de la biodiversité animale et végétale”, confie-t-il, attribuant ces pertes à l’occupation des milieux par l’homme et à l’introduction d’espèces exotiques envahissantes. Pourtant, pour lui, ce rassemblement à Saint-Gilles représente une opportunité concrète. “Ça nous aide à partager les connaissances (…) pour avancer dans le futur”, explique-t-il.
Ce partage d’expériences n’est pas sans nuances. La tentative de restauration de la mandrinette, ou hibiscus lilliflorus, endémique de La Réunion et de Rodrigues, a montré les limites de certaines approches. “On a planté des milliers d’hibiscus réintroduits, pour un pourcentage de réussite presque zéro”, raconte Jean-Alfred Bégué, évoquant une densité de plantation peut-être trop élevée ou une proximité avec des espèces incompatibles. Aujourd’hui, il concentre ses efforts sur un des derniers spécimens de bois pasner (zanthoxylum paniculatum), une espèce endémique de Rodrigues attaquée par des termites, que les spécialistes tentent de greffer sur le Poivrier des hauts, le zanthoxylum heterophyllum, un arbre de la même famille.
Les solutions explorées cette semaine vont au-delà des cas individuels. Les participants envisagent la création d’une banque commune de semences d’espèces très rares, ainsi que le partage de techniques de multiplication in vitro et de protocoles de restauration écologique, chaque île apportant sa propre expérience. “Si on comprend mieux les menaces, on pourra mieux appliquer les solutions”, résume Vincent Florens.
La prochaine étape est fixée : fin 2026, voire en début d’année prochaine, la liste régionale devra être validée par l’UICN pour intégrer la liste rouge mondiale des espèces menacées. Les résultats seront d’abord présentés à Maurice en fin d’année, avant ce rendez-vous décisif avec l’instance internationale. Si les experts parviennent à s’accorder sur une méthode commune, la question restera entière : les gouvernements des trois îles sauront-ils agir à la hauteur de ce que la science leur aura remis entre les mains ?