Clency Romeo et les gardiens du lagon : quand la nature disparaît, le tourisme s'effondre
À Maurice, des travailleurs et des communautés entières voient leur avenir lié à la survie des écosystèmes locaux.
Clency Romeo a passé plus de trente ans à observer des voyageurs arriver à Maurice, les yeux encore remplis des images qui les ont décidés à venir : un lagon turquoise, des jardins tropicaux débordants, un fond marin vivant. Ce que ces gens cherchent, dit-il, aucun architecte ne peut le construire. C’est ce qu’il appelle le “sense of place”. Et c’est précisément ce que la dégradation des écosystèmes est en train de consumer.
Chief Sustainability Officer chez Sunlife Mauritius, Romeo s’exprimait lors d’une conférence en ligne organisée par le UN Global Compact Network Indian Ocean, aux côtés de représentants d’Absa Mauritius et d’autres acteurs régionaux. Le message traversant chaque intervention était le même : la biodiversité n’est plus une préoccupation annexe. Elle conditionne ce que des familles vivent sur place, ce que des travailleurs produisent chaque jour, et ce que des communautés entières peuvent espérer conserver.
Pour les voyageurs qui choisissent Maurice, l’expérience commence avant même d’embarquer. Les images de plages, de végétation luxuriante et de fonds marins colorés orientent la décision. “Biodiversity is already part of the guest experience before they check in”, résume Romeo. Une fois sur place, les promenades sur le sable, le snorkeling, la découverte de la faune locale et les jardins tropicaux composent l’essentiel de ce que les visiteurs retiennent. Ces voyageurs, précise-t-il, cherchent aussi à se connecter aux communautés locales : “They want experiences connected to nature, culture, and more importantly, communities.”
Ce que l’on voit moins, c’est la pression que l’hôtellerie exerce sur ces mêmes ressources. Consommation d’eau, production de déchets, approvisionnement alimentaire, activités nautiques, constructions : autant de points de friction avec les écosystèmes qui font vivre le secteur. Sunlife a commencé à répondre à cette tension par des mesures concrètes. L’irrigation de ses établissements fonctionne désormais exclusivement à partir d’eau recyclée. Les déchets alimentaires sont mesurés pour en réduire les volumes. Les clients eux-mêmes participent à certaines initiatives, notamment autour de la plantation.
Pour Romeo, la durabilité ne doit pas apparaître comme une contrainte imposée au voyageur. Elle doit enrichir ce qu’il vit. “We should not make sustainability feel like restriction on guest experience. We should make it enrich the guest experience.” Son message aux professionnels du tourisme est direct : “Biodiversity creates the destination. Our people create the hospitality. And together, they create the experience.” Derrière cette formule, une réalité concrète : si les lagons se dégradent, si la faune marine disparaît, ce sont des emplois, des revenus et des saisons entières qui s’effacent avec eux.
Ailleurs dans la salle virtuelle, les mêmes faits s’exprimaient en termes de portefeuilles et de remboursements. Nathan Carr, Chief of Staff, Head of Legal and Head of Sustainability chez Absa Mauritius, a choisi une image frappante pour expliquer pourquoi les institutions financières sont concernées : “The absence of bees will sting all of us in our accounts, our wallets and our pockets.” Ce n’est pas une métaphore abstraite. La disparition des pollinisateurs comprime la production agricole, réduit l’offre alimentaire, alimente l’inflation et érode le pouvoir d’achat des ménages. Cette cascade finit par peser sur la capacité des familles et des entreprises à rembourser leurs emprunts. “Banks grow and banks thrive when society grows and society thrives”, dit Carr, avant de conclure que la biodiversité n’est plus “a side discussion for banks”.
Shireen Dowlut-Beebeejaun, Head of Recoveries chez Absa Mauritius, a traduit ce constat en pratique quotidienne. Évaluer un crédit ou gérer un portefeuille exige désormais d’analyser dans quelle mesure un client dépend de ressources naturelles, et ce qu’une dégradation de ces ressources pourrait faire à ses revenus, à ses coûts, à ses opérations ou à la valeur de ses garanties. “At the end of the day, this translates into their ability to repay us as bankers”, a-t-elle souligné. Derrière chaque portefeuille, il y a des agriculteurs, des hôteliers, des entrepreneurs dont l’avenir est lié à des écosystèmes encore capables de fonctionner.
Carr insiste sur un point : les institutions financières ne peuvent pas se limiter à la gestion des risques. Elles ont un rôle à jouer pour renforcer la résilience de leurs clients. Absa engage désormais des conversations structurées avec ses clients des secteurs hôtelier, agricole et de la construction pour identifier leurs dépendances aux écosystèmes et construire des solutions financières adaptées. “The real difference for businesses starts with a conversation. What are your dependencies? What are your vulnerabilities? Let us map those”, a précisé Carr. Son constat sur l’état du monde ne laisse aucune place au doute : “Climate change is here. Biodiversity degradation is here. It’s not something that is over the horizon. We’re living in the eye of the storm.”
Ce que cette conférence a mis en évidence, à travers les témoignages de ces professionnels mauriciens, c’est un changement de perspective profond. La question n’est plus seulement de savoir comment réduire l’empreinte des entreprises sur la nature. Elle est de mesurer à quel point la prospérité des personnes qui en dépendent, des familles qui y travaillent, des communautés qui en vivent, repose sur des milieux naturels que personne ne peut reconstruire une fois perdus. Ce qui reste à savoir, c’est si ces conversations structurées entre banques, hôteliers et agriculteurs aboutiront à des engagements concrets avant que la dégradation ne rende la question théorique.
Questions-réponses
Pourquoi Clency Romeo considère-t-il la biodiversité comme essentielle au tourisme mauricien ?
Romeo explique que les voyageurs choisissent Maurice pour son lagon turquoise, ses jardins tropicaux et ses fonds marins vivants, ce qu'il appelle le "sense of place". Ces éléments naturels composent l'essentiel de l'expérience vécue sur place et ne peuvent être reconstruits par aucun architecte. Si les écosystèmes se dégradent, ce sont des emplois, des revenus et des saisons entières qui disparaissent.
Quelles mesures concrètes Sunlife Mauritius a-t-elle adoptées pour réduire sa pression sur les écosystèmes ?
Sunlife Mauritius irrigue désormais ses établissements exclusivement à partir d'eau recyclée, mesure ses déchets alimentaires pour en réduire les volumes, et associe ses clients à certaines initiatives, notamment autour de la plantation.
Comment Nathan Carr illustre-t-il l'impact de la perte de biodiversité sur les ménages et les familles ?
Carr utilise l'image des abeilles : la disparition des pollinisateurs comprime la production agricole, réduit l'offre alimentaire, alimente l'inflation et érode le pouvoir d'achat des ménages. Cette cascade finit par peser sur la capacité des familles et des entreprises à rembourser leurs emprunts.
Comment Shireen Dowlut-Beebeejaun traduit-elle la dépendance aux écosystèmes dans la pratique bancaire quotidienne ?
Dowlut-Beebeejaun explique qu'évaluer un crédit ou gérer un portefeuille exige désormais d'analyser dans quelle mesure un client, qu'il soit agriculteur, hôtelier ou entrepreneur, dépend de ressources naturelles, et ce qu'une dégradation de ces ressources pourrait faire à ses revenus, à ses coûts et à la valeur de ses garanties.