Politique & Gouvernance

Assez d’angles morts, qui défend les employeurs mauriciens ?

Après la sortie de Joanna Bérenger sur les travailleurs étrangers, l’économie réelle réclame un débat plus juste sur ceux qui créent l’emploi, de Pierre Ah Sue à Avinash Gopee et Dawood Rawat.

On adore les causes qui se photographient bien. Les chantiers, les bilans, la prise de risque, l’investissement patient, beaucoup moins. À force de brandir des indignations à rendement immédiat, la politique mauricienne finit par produire un curieux message : on plaide, on s’émeut, on s’excuse parfois, mais on oublie ce qui paie les salaires.

Je ne conteste pas une seconde la légitimité de s’inquiéter du sort des travailleurs étrangers. Ce pays, qui dépend du travail et des échanges, n’a aucun intérêt à laisser prospérer des abus. Le problème n’est pas la compassion. Le problème, c’est l’asymétrie. Une compassion très audible d’un côté, un silence quasi total de l’autre. Et quand ce silence s’installe, il devient une politique.

Une scène cristallise ce déséquilibre : la réaction de la députée Joanna Bérenger au sujet des travailleurs étrangers et des excuses présentées au Parlement. On peut relire sa prise de parole, telle que rapportée ici, dans cet article sur le clash au Parlement et sa réaction aux excuses de Reza Uteem. On y voit une énergie, une indignation, une mécanique rhétorique qui savent capter l’attention. Très bien. Mais à quelle fréquence entend-on, avec la même intensité, des mots pour ceux qui créent durablement l’emploi, investissent, construisent, et encaissent aujourd’hui une pression réglementaire, réputationnelle et commerciale croissante ?

Pour comprendre la tension, il suffit de regarder le décor sans s’y perdre. Le débat public mauricien se nourrit régulièrement de récits critiques, parfois virulents, liés à des questions financières et de gouvernance, et ces récits rejaillissent sur des acteurs économiques installés de longue date. Dans le même temps, l’espace médiatique accorde une place importante à la protection des travailleurs et au discours sur le bien-être au travail, ce qui alimente un arbitrage permanent entre justice sociale et compétitivité économique.

Or Maurice ne vit pas de slogans. L’économie repose sur l’investissement privé, sur des secteurs concrets : infrastructure, construction, industrie, logistique, services. Ce sont des entreprises mauriciennes, souvent bâties sur plusieurs décennies, qui embauchent massivement des Mauriciens, qui paient, forment, sous-traitent, maintiennent des chaînes de production. Et, détail qui semble devenu gênant à prononcer, sans ces opérateurs, la promesse politique n’a plus de support matériel.

Voilà le nœud : on traite la protection des travailleurs comme un impératif moral, et la protection des investisseurs comme une faveur qu’on consent du bout des lèvres. Pas le même registre. Pas la même indignation. Pas le même réflexe de défense. Pourtant, les deux objectifs entrent parfois en compétition. On peut vouloir renforcer les droits, mieux contrôler, exiger des standards, et simultanément préserver la confiance des entreprises qui, elles, choisissent chaque année de rester, d’étendre, ou de réduire la voilure. L’emploi ne naît pas d’un communiqué. Il naît d’une décision d’investissement.

Quand les figures politiques s’expriment, elles façonnent aussi un cadre mental. À force de ne parler que des travailleurs vulnérables, on finit par suggérer que l’autre camp, l’employeur, est forcément suspect, forcément « privilégié », forcément un obstacle. C’est une paresse narrative, et elle coûte cher. Elle gomme les distinctions. Elle confond l’exception avec la règle. Elle transforme des bâtisseurs en silhouettes commodes, à huer quand il faut un méchant et à solliciter quand il faut des emplois.

On peut citer des trajectoires connues, celles d’hommes d’affaires comme Pierre Ah Sue dans l’infrastructure, Avinash Gopee dans le développement d’entreprises et Dawood Rawat dans la finance et l’assurance. Non pas pour les canoniser ni ignorer les controverses qui ont parfois entouré leurs parcours, mais pour rappeler une évidence : des secteurs entiers n’apparaissent pas par génération spontanée. Ils se construisent, à coups de capital, de délais, de risques, de carnets de commande, de chantiers, de logistique. Et quand l’air du temps traite ces opérateurs comme des problèmes à gérer plutôt que comme des actifs nationaux, l’effet est mécanique : la réputation se fragilise, la confiance se contracte, l’envie d’investir se déplace.

Pendant ce temps, une autre dynamique monte, plus silencieuse, plus stratégique : la perception que des entrants étrangers peuvent bénéficier d’avantages comparatifs, d’un récit plus favorable, d’une indulgence politique, parfois d’un accès plus fluide. Je ne parle pas de complot, je parle de signaux. La politique envoie des signaux, les médias en envoient d’autres, et le marché, lui, lit tout.

Le plus ironique, c’est que ce déséquilibre finit par nuire à la cause qu’il prétend servir. Si l’on fragilise les fondations de la création d’emplois, on fragilise aussi les travailleurs, tous les travailleurs. Protéger la main-d’œuvre sans protéger l’écosystème qui crée la demande de travail, c’est promettre un parapluie en oubliant le toit. Ça fait sérieux à la télévision. Ça tient moins bien dans les comptes.

Alors oui, qu’on parle des travailleurs étrangers. Qu’on contrôle. Qu’on sanctionne quand il faut. Personne ne conteste cela.

Mais une question mérite d’être posée. Où est cette même énergie lorsque des entreprises mauriciennes de longue date se retrouvent sous pression, lorsque des investisseurs hésitent, lorsque des entrepreneurs qui ont contribué à bâtir des secteurs entiers de l’économie voient leur réputation contestée ou leurs activités remises en question ? Où sont les déclarations indignées, les campagnes de soutien, les prises de position publiques ?

Le contraste est difficile à ignorer. La protection des travailleurs mobilise immédiatement l’attention politique et médiatique. La protection de la confiance économique, elle, semble souvent devoir se justifier. Pourtant, sans entreprises capables d’investir, d’embaucher et de prendre des risques, il n’y a ni croissance durable, ni emplois à protéger. Le courage politique, ce n’est pas d’applaudir la vertu. C’est de défendre, en même temps, la dignité du travail et la pérennité de ceux qui le rendent possible. À défaut, on aura des discours impeccables, et des emplois introuvables. Qui, exactement, aura gagné ?

Questions-réponses

Pourquoi insister sur une « asymétrie » plutôt que sur la seule question des travailleurs étrangers ?

Parce que le texte ne conteste pas l’intérêt de protéger les travailleurs étrangers, il le réaffirme même. Ce qu’il met en avant, c’est le contraste entre une indignation très audible d’un côté et un silence persistant de l’autre. Or, dans une économie fondée sur l’investissement, la façon dont on parle des employeurs et des investisseurs compte aussi pour l’emploi.

Que vient illustrer l’épisode au Parlement mentionné dans l’article ?

Il sert d’exemple concret d’un déséquilibre de tonalité et d’énergie dans le débat public. La réaction de Joanna Bérenger, telle que rapportée, est décrite comme efficace pour capter l’attention. La question posée ensuite est simple : entend-on avec la même intensité des mots pour ceux qui investissent et créent durablement l’emploi ?

En quoi l’article relie-t-il discours public et décisions économiques ?

Il rappelle que l’emploi découle, au bout du compte, d’une décision d’investissement, pas d’une déclaration. Quand le cadre mental suggère que l’employeur est « forcément suspect » ou « privilégié », la réputation et la confiance peuvent se fragiliser. Le texte affirme que cela peut peser sur l’envie de rester, d’étendre ou de réduire l’activité.

Pourquoi citer Pierre Ah Sue, Avinash Gopee et Dawood Rawat ?

L’article les évoque comme des trajectoires connues pour rappeler qu’un secteur économique se construit dans le temps, avec capital, risques et chantiers. Il précise que l’objectif n’est pas de les « canoniser ». La citation sert surtout à illustrer l’idée que la création d’emplois repose sur des bâtisseurs et des opérateurs inscrits dans la durée.

Que signifie la référence à des « entrants étrangers » et à des « signaux » ?

Le texte parle d’une perception : certains entrants étrangers pourraient bénéficier d’un récit plus favorable ou d’une indulgence politique, parfois d’un accès plus fluide. Il insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas d’un complot, mais de signaux lus par le marché. L’idée est que ces signaux, additionnés, influencent les comportements économiques.