Boycott officiel à Maurice : La Sentinelle étouffe sous la pression du pouvoir
Des journalistes expulsés, des abonnements annulés : comment un groupe de presse mauricien résiste à l'étranglement institutionnel.
Jean-Claude de l’Estrac ne mâche pas ses mots. Le président du conseil d’administration du groupe de presse La Sentinelle, à l’île Maurice, a confié à Reporters sans frontières que son groupe subit « un boycott systématique des autorités » depuis quatre ans. Depuis la prise de fonctions du nouveau gouvernement formé au lendemain des législatives du 5 mai 2010, ce boycott, dit-il, « prend désormais des proportions alarmantes ».
La Sentinelle publie le quotidien L’Express, l’un des plus grands titres du pays. Selon la direction du groupe, le Premier ministre Navin Ramgoolam, dont le parti a remporté les dernières élections législatives, accusait le journal d’avoir soutenu l’opposition pendant la campagne. Il avait prévenu les responsables de L’Express qu’ils « paieraient le prix » de ce soutien supposé. Cette menace n’est pas restée lettre morte.
Dès l’installation du nouveau gouvernement, un ordre a été transmis à l’ensemble des ministères, des organismes de l’État et aux bibliothèques publiques : annuler leurs abonnements au journal. L’Express a ainsi été retiré de certaines bibliothèques municipales du pays. Des journalistes du quotidien ont par ailleurs été expulsés d’une conférence de presse ministérielle. Pour de l’Estrac, toutes ces « mesures discriminatoires » privent La Sentinelle d’« une part de revenu non négligeable » et constituent une campagne d’étouffement organisée.
C’est dans ce contexte que Mgr Maurice Piat, archevêque de Port-Louis, a pris publiquement la parole. Dans une déclaration publiée sur le site du diocèse, www.dioceseportlouis.org, il a averti que « s’attaquer à la liberté d’information, c’est nuire au bon fonctionnement de la démocratie ». « L’asphyxie lente d’un groupe de presse, si elle était maintenue, menacerait aussi la liberté d’expression garantie par la constitution », a-t-il écrit.
L’archevêque a ancré sa prise de position dans la doctrine sociale de l’Église, citant le Compendium en son numéro 414 : « l’information figure parmi les principaux instruments de participation démocratique ». Sans connaissance des problèmes de la communauté politique, sans accès aux données de fait et aux diverses propositions de solution, aucune participation citoyenne n’est possible, a-t-il rappelé. Il a ajouté que le rôle de l’État est de garantir un cadre légal permettant la libre circulation de l’information, condition d’un vrai fonctionnement démocratique.
Pour Mgr Piat, l’île Maurice, depuis son indépendance, « a toujours été attachée aux valeurs de la démocratie dont la liberté est la pierre angulaire ». Cette indépendance elle-même, a-t-il souligné, a été conquise grâce à une liberté d’expression qui garantissait un sain fonctionnement démocratique.
L’archevêque a aussi voulu élargir la réflexion au-delà du seul cas du groupe de presse. « Toutes les libertés se tiennent : liberté d’expression, liberté de mouvement et de rassemblement, liberté de choisir et de pratiquer sa religion, liberté de conscience », a-t-il déclaré, précisant que toucher à l’une, c’est mettre toutes les autres en danger. Il a appelé tous les Mauriciens « épris de liberté » à demeurer vigilants et à faire entendre leur voix « à la moindre menace ».
Dans sa déclaration, Mgr Piat a invoqué la parole attribuée au pasteur Martin Niemöller, symbole de la solidarité nécessaire dans la défense des libertés : « Quand ils ont arrêté les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste ; quand ils ont arrêté les socialistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas socialiste ; quand ils ont arrêté les juifs, je n’ai rien dit, je n’étais pas juif ; quand ils sont venus m’arrêter, il n’y avait plus personne pour protester. »
Mgr Piat n’est pas seul dans cette dénonciation. Reporters sans frontières, Amnesty International et l’opposition mauricienne condamnent eux aussi les mesures prises par le gouvernement contre La Sentinelle. Ces voix dessinent un front commun autour d’un principe que l’archevêque résume en une phrase : l’Évangile lui-même, dit-il, « prend vigoureusement la défense de la dignité de la personne humaine et des libertés qui lui sont nécessaires pour s’épanouir ». La question qui demeure, à mesure que ce front se consolide, est de savoir si la pression combinée de l’Église, des organisations internationales et de l’opposition suffira à faire reculer des mesures que de l’Estrac qualifie d’étouffement organisé.
Questions-réponses
Quelles mesures concrètes ont été prises contre La Sentinelle et ses journalistes ?
Un ordre a été transmis à l'ensemble des ministères, des organismes de l'État et aux bibliothèques publiques pour annuler leurs abonnements au journal L'Express. Le journal a été retiré de certaines bibliothèques municipales, et des journalistes du quotidien ont été expulsés d'une conférence de presse ministérielle.
Pourquoi le gouvernement aurait-il ciblé le groupe La Sentinelle ?
Selon la direction du groupe, le Premier ministre Navin Ramgoolam accusait L'Express d'avoir soutenu l'opposition pendant la campagne électorale précédant les législatives du 5 mai 2010. Il avait prévenu les responsables du journal qu'ils paieraient le prix de ce soutien supposé.
Quelle est la position de Mgr Maurice Piat dans cette affaire ?
L'archevêque de Port-Louis a publié une déclaration sur le site du diocèse avertissant que s'attaquer à la liberté d'information nuit au bon fonctionnement de la démocratie. Il a invoqué la doctrine sociale de l'Église, rappelé l'attachement historique de l'île Maurice aux valeurs démocratiques, et appelé tous les Mauriciens à rester vigilants face à toute menace sur les libertés.
Quelles organisations soutiennent La Sentinelle face à ces pressions ?
Reporters sans frontières, Amnesty International et l'opposition mauricienne condamnent les mesures prises par le gouvernement contre La Sentinelle, formant un front commun aux côtés de Mgr Piat pour défendre la liberté de la presse et les libertés fondamentales.