90 % de ses revenus menacés : un producteur réunionnais redoute l'arrivée d'un champignon

90 % de ses revenus menacés : un producteur réunionnais redoute l'arrivée d'un champignon

Un producteur réunionnais et ses voisins agriculteurs vivent dans la crainte d'un champignon dévastateur déjà présent dans l'océan Indien.

Gilbert Bafinal ne dort plus aussi bien qu’avant. Ce producteur de bananes de la Ravine des Cabris a bâti toute son existence autour d’un seul fruit. “Pour moi, ça serait très difficile car 90 % de mes revenus viennent des bananes. Si la maladie arrive dans l’île, c’est l’inquiétude totale. Je ne saurais pas quoi faire d’autre”, confie-t-il. La maladie dont il parle n’a pas encore posé le pied à La Réunion, mais elle rôde dans l’océan Indien : la fusariose Tropical Race 4, ou TR4, un champignon dévastateur qui a déjà ravagé des plantations à Mayotte, aux Comores et à Madagascar.

Pour des familles d’agriculteurs comme celle de Gilbert Bafinal, dont les champs sont essentiellement plantés en Grande Naine, une variété jugée particulièrement vulnérable au TR4, la menace est concrète et immédiate. Devoir arracher les plants, changer de variété, replanter et attendre plusieurs années avant de retrouver une production suffisante représente un gouffre économique difficile à imaginer. L’agriculteur envisage les variétés résistantes, mais une inquiétude supplémentaire le retient. “Pour le client, ce qui compte, c’est le goût. Alors changer de variété, oui, mais je crains que le goût ne soit plus au rendez-vous.”

Les habitants de l’île ont déjà connu des pénuries de bananes, notamment après des passages de cyclones. Sur certains marchés, les prix ont alors dépassé les 8 ou 10 euros le kilo pendant plusieurs mois. L’installation du TR4 dans les sols réunionnais serait d’une toute autre nature : certaines parcelles pourraient rester durablement inutilisables pour les variétés actuelles. L’île devrait alors se tourner davantage vers l’importation, avec des coûts de transport qui se répercuteraient inévitablement sur les étals. La banane, fruit du quotidien à La Réunion, deviendrait peu à peu un luxe.

C’est précisément pour éviter ce scénario qu’une mobilisation s’organise autour des agriculteurs et des communautés locales. Éric Lucas, chargé de mission diversité à la Chambre d’agriculture de La Réunion, insiste sur l’urgence de la vigilance collective. “On a eu des soupçons, des alertes, mais pas de cas confirmé”, précise-t-il. “La maladie est très présente à Mayotte, aux Comores et aussi à Madagascar. C’est alarmant dans la mesure où les gens voyagent beaucoup et peuvent ramener la maladie.” Son message aux voyageurs est direct : “Le danger est trop grand pour risquer de ramener une bouture ou un plant.”

Le champignon, contrairement à ce que l’on pourrait croire, n’est pas un virus. Le Dr Isabelle Robène, chercheuse au Cirad au sein de l’Unité mixte de recherche Peuplements végétaux et bioagresseurs en milieu tropical (UMR PVBMT), explique son mode opératoire : “Le champignon pénètre dans les plants de bananier au niveau du système racinaire, puis envahit progressivement les vaisseaux conducteurs de la plante.” Les feuilles jaunissent, le plant dépérit et meurt. Le pire réside dans la persistance du pathogène. “Une fois installé, il est très difficile, voire impossible, de se débarrasser de ce pathogène”, avertit la chercheuse. Ses spores peuvent survivre indéfiniment dans le sol et aucun traitement chimique ne permet de l’éradiquer. La fusariose TR4 s’attaque notamment au cultivar Cavendish, qui représente plus de 40 % de la production mondiale de bananes et environ 99 % des exportations mondiales. Dans la région, le champignon a été détecté au Mozambique en 2013, à Mayotte en 2019, puis en Grande Comore en 2023.

Pour les familles réunionnaises, le risque d’introduction passe souvent par des gestes anodins : une bouture glissée dans un bagage, un peu de terre contaminée sous des chaussures. En 2025, les douanes de La Réunion ont comptabilisé 157 constatations relatives à l’introduction illégale de produits végétaux. Environ 30 % provenaient de l’Hexagone, 25 % de Madagascar et près de 20 % de Mayotte, y compris des produits arrivant des Comores via cette île. Des instructions spécifiques ont été transmises aux agents douaniers concernant le risque lié au TR4, et les vols en provenance de Mayotte font désormais l’objet d’un suivi renforcé. La réglementation, encadrée par un arrêté préfectoral du 24 avril 2017, interdit l’introduction de matériel végétal frais sans les formalités phytosanitaires requises, que ce soit par voie postale ou dans les bagages. Les contrevenants risquent jusqu’à trois ans d’emprisonnement et une amende équivalente à deux fois la valeur des marchandises saisies.

Sur le terrain, une cinquantaine de parcelles sentinelles sont surveillées dans le cadre d’un dispositif officiel piloté par la Daaf et mis en oeuvre par la Fédération départementale des groupements de défense contre les organismes nuisibles (FDGDON). Le Cirad a par ailleurs développé un test de détection rapide utilisable directement sur place, sans équipement de laboratoire lourd. Un résultat positif devrait être confirmé par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) Réunion.

Isabelle Robène insiste sur la nécessité de renforcer “la communication et la sensibilisation” auprès des voyageurs venant de zones touchées, et évoque des mesures de biosécurité comme la désinfection des semelles après un séjour dans une région contaminée. Pour Éric Lucas, le message au grand public est simple : “À La Réunion, nos variétés sont très bonnes. On n’a pas besoin d’aller chercher ailleurs et ramener de la nouveauté.”

L’ensemble de cette démarche de prévention est documentée sur https://imazpress.com/selection-de-la-redaction/banane-virus, où les acteurs de la filière réunionnaise détaillent les enjeux pour les producteurs et les consommateurs. À ce stade, aucun foyer de fusariose TR4 n’est confirmé sur l’île. Tout le travail en cours vise à maintenir cette situation, pour que des producteurs comme Gilbert Bafinal puissent continuer à vivre de leur métier, et que la banane reste, sur les marchés réunionnais, un fruit accessible à tous. La question qui demeure est de savoir si la vigilance collective suffira à tenir le champignon à distance, à mesure que les échanges entre les îles de l’océan Indien s’intensifient.

Questions-réponses

Pourquoi Gilbert Bafinal est-il particulièrement vulnérable à l'arrivée du TR4 ?

Parce que 90 % de ses revenus proviennent de la banane, et que ses champs sont essentiellement plantés en Grande Naine, une variété jugée particulièrement vulnérable à ce champignon. Une contamination le laisserait sans ressource alternative.

Comment le champignon TR4 se propage-t-il et pourquoi est-il si difficile à éliminer ?

Le TR4 pénètre dans les bananiers par le système racinaire, envahit progressivement les vaisseaux conducteurs et tue la plante. Ses spores peuvent survivre indéfiniment dans le sol et aucun traitement chimique ne permet de l'éradiquer, rendant certaines parcelles durablement inutilisables.

Quelles conséquences une installation du TR4 aurait-elle pour les consommateurs réunionnais ?

L'île devrait se tourner davantage vers l'importation, avec des coûts de transport répercutés sur les prix. Comme lors des pénuries post-cyclones où la banane a dépassé 8 à 10 euros le kilo, le fruit du quotidien deviendrait peu à peu un luxe sur les marchés réunionnais.

Quelles mesures concrètes sont en place pour empêcher l'introduction du TR4 à La Réunion ?

Les douanes renforcent le contrôle des vols en provenance de Mayotte et ont comptabilisé 157 constatations d'introduction illégale de végétaux en 2025. Un arrêté préfectoral du 24 avril 2017 interdit l'introduction de matériel végétal frais sans formalités phytosanitaires, sous peine de trois ans d'emprisonnement. Sur le terrain, une cinquantaine de parcelles sentinelles sont surveillées par la FDGDON, et le Cirad a développé un test de détection rapide utilisable directement sur place.