Quarante ans d'attente: Ananda Devi offre enfin sa voix au village du Bouchon
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Quarante ans d'attente: Ananda Devi offre enfin sa voix au village du Bouchon

Ananda Devi redonne vie aux habitants oubliés d'un village côtier mauricien dans son nouveau roman.

Pendant quarante ans, les habitants du Bouchon ont attendu. Ce village côtier du sud de l’île Maurice, petit paradis longtemps replié sur lui-même, entre enfin dans la lumière grâce à la romancière mauricienne Ananda Devi, qui lui consacre “Chronique d’un royaume perdu”, publié ce mercredi en librairie. Une promesse que l’autrice, 69 ans, s’était faite à elle-même lors de ses recherches de doctorat en anthropologie dans les années 1980, quand elle avait foulé pour la première fois la terre de ce village.

“Je me suis dit : cette histoire, il faudra que je la raconte un jour”, confie-t-elle. Ce jour est arrivé.

Le roman retrace la fondation du Bouchon vers 1860 par cinq jeunes gens partageant le même père, chassés d’une grande propriété sucrière et contraints de trouver refuge dans ce coin isolé de l’océan Indien. Génération après génération, cette petite communauté affronte une succession de calamités naturelles et humaines. Ce sont ces vies ordinaires, ces résistances silencieuses et cette solidarité obstinée qu’Ananda Devi a voulu mettre en lumière, elle qui a commencé à publier à l’âge de 19 ans et compte aujourd’hui une trentaine d’ouvrages à son nom.

Installée depuis de nombreuses années à Ferney-Voltaire, dans l’Ain, près de la frontière franco-suisse, elle n’a pas pour autant cherché à produire un roman historique au sens strict. “Je joue avec l’Histoire et avec l’imaginaire, qui a toujours été très présent dans mon oeuvre”, explique-t-elle. Dans les pages de “Chronique d’un royaume perdu”, une femme morte renaît en déesse protectrice, un moulin est hanté par des fantômes, et un enfant communique avec les oiseaux. Ces figures, nourries des mythes et des contes indiens, africains et européens tels qu’Ananda Devi les a reçus de ses parents d’origine indienne installés à Maurice, confèrent au roman une dimension picaresque et allégorique proche du réalisme magique, cette tradition littéraire portée à son sommet par le Colombien Gabriel Garcia Marquez dans “Cent ans de solitude”.

Cette veine narrative s’inscrit naturellement dans la riche tradition littéraire mauricienne. L’île Maurice, terre de brassage culturel, a déjà donné au monde le Prix Nobel Jean-Marie Gustave Le Clézio et Nathacha Appanah, récompensée par plusieurs prix littéraires en 2025 pour “La nuit au coeur”. Ananda Devi revendique, elle, une identité d’écrivaine qui transcende la géographie. “Même si j’habite surtout en France, Maurice reste au coeur de mon inspiration. L’important, pour un écrivain, ce n’est pas le lieu où il réside, mais le lieu qui l’habite au moment de l’écriture”, affirme-t-elle. Ce roman est, selon ses propres mots, “un cri d’amour pour l’île Maurice, le pays où je suis née et qui m’habite depuis toujours”.

Son éditeur Grasset présente “Chronique d’un royaume perdu” comme “le chef-d’oeuvre” de l’autrice, et le livre s’annonce comme l’un des poids lourds de la rentrée littéraire. Au-delà de la reconnaissance littéraire, Ananda Devi voit dans le destin de la communauté du Bouchon un reflet du monde actuel : la démonstration qu’un groupe humain peut survivre “par la solidarité” en “résistant aux forces contraires”.

Cette conviction dépasse les pages de son roman. Le 14 mai, dans une tribune publiée par le quotidien Libération, elle avait pris position lors de la mobilisation des auteurs publiés chez Grasset, après l’éviction au printemps d’Olivier Nora de son poste de président-directeur général de la maison d’édition, propriété du groupe Hachette dont le premier actionnaire est l’homme d’affaires conservateur Vincent Bolloré. “La liberté d’écrire est la dernière frontière. Ceux qui veulent museler la pensée l’ont compris, ont compris avant nous à quel point elle peut être dangereuse pour eux”, avait-elle averti.

Pour celle qui a consacré quatre décennies à donner une voix aux oubliés d’un village côtier, l’écriture reste, avant tout, un acte de résistance. Reste à voir si le roman sera lu comme elle l’a écrit : non pas comme un livre sur Maurice, mais comme un livre que Maurice lui a dicté.

Questions-réponses

Qui sont les fondateurs du Bouchon tels que décrits dans le roman ?

Selon le roman, le Bouchon a été fondé vers 1860 par cinq jeunes gens partageant le même père, chassés d'une grande propriété sucrière et contraints de trouver refuge dans ce coin isolé de l'océan Indien.

Pourquoi Ananda Devi a-t-elle attendu quarante ans avant d'écrire sur le Bouchon ?

C'est lors de ses recherches de doctorat en anthropologie dans les années 1980 qu'elle a découvert le village pour la première fois. Elle s'était alors promis de raconter cette histoire un jour, promesse qu'elle tient aujourd'hui avec la publication de 'Chronique d'un royaume perdu'.

Quelle dimension littéraire caractérise 'Chronique d'un royaume perdu' ?

Le roman mêle Histoire et imaginaire, avec des éléments fantastiques comme une femme morte renaissant en déesse protectrice ou un enfant communiquant avec les oiseaux. Ces figures, nourries de mythes indiens, africains et européens, confèrent au livre une dimension picaresque et allégorique proche du réalisme magique.

Quel engagement public Ananda Devi a-t-elle pris en dehors de son roman ?

Le 14 mai, elle a publié une tribune dans le quotidien Libération pour défendre la liberté d'écrire, lors de la mobilisation des auteurs publiés chez Grasset, après l'éviction au printemps d'Olivier Nora de son poste de président-directeur général de la maison d'édition.