Cinq enfants, un père esclave : Ananda Devi replonge dans les racines de l'île Maurice

Cinq enfants, un père esclave : Ananda Devi replonge dans les racines de l'île Maurice

Ananda Devi retrace, à travers cinq enfants d'un esclave, la mémoire enfouie de l'île Maurice.

Vieux Bouc, esclave décrit comme magnétique, est le père de cinq enfants qu’une île entière ne saurait contenir. Trois portent le nom des maîtres blancs, la famille Dumontais. Deux autres sont nés d’une esclave noire. Mais tous cinq partagent le même sang, le même homme, et le même point de départ dans la mémoire collective de l’île Maurice. C’est à partir de ces vies que la romancière mauricienne Ananda Devi construit son dernier roman, “Chronique d’un royaume perdu”, publié aux éditions Grasset en août 2026.

La “faute originelle”, comme la nomme Devi elle-même, est au coeur du récit: une passion interdite entre Vieux Bouc et Madame Dumontais, épouse du maître de la plantation sucrière dans les années 1860. De cette union naît une généalogie fictive, dense et charnelle, dans laquelle l’histoire de l’île Maurice se réinvente depuis ses fondements les plus intimes.

Bannis, ces enfants trouvent refuge dans un hameau du sud de l’île baptisé Bouchon, au bord d’une baie. Ce lieu isolé se transforme peu à peu en un petit royaume autonome, replié sur lui-même, où les générations se marient entre cousins. Mais la violence du monde extérieur finit toujours par franchir les frontières de ce havre. Inceste, suicide, meurtre, luttes de pouvoir. Les secousses de la Première Guerre mondiale et la cupidité du capitalisme touristique viennent à leur tour ébranler les familles qui s’y sont établies.

La terre transmet quelque chose à ceux qui la habitent. Devi le dit clairement: “Ces enfants vont découvrir un lieu qui leur transmet quelque chose de sa puissance, de son passé effacé ou oublié et qui va les doter de qualités extraordinaires.” Une part de surnaturel irrigue le récit. Mais l’auteure n’idéalise rien: “puisque c’est une famille, il y a aussi tous ces déchirements qui sont propres aux familles, malheureusement, mais aussi tous les aspects de l’humain qui sont reflétés par ces quelques personnages, qui vont perpétuer un peu la violence de la naissance de ce pays.”

Ce roman, Devi dit le porter en elle depuis plus de quarante ans. Il lui a fallu, selon ses propres mots, “ces décennies d’écriture” et le temps de rassembler tout ce qu’elle voulait dire sur son pays avant que le récit puisse aboutir. Son oeuvre, constituée d’une trentaine de livres, explore les violences de l’histoire, le colonialisme, l’esclavage et la place des femmes dans des sociétés qui les broient.

Ce nouveau roman s’inscrit dans cette trajectoire tout en tentant quelque chose de plus radical: une réécriture des origines mêmes de l’île. L’histoire officielle commence avec la colonisation, la violence, l’esclavage, puis le transport des travailleurs venus d’Inde. Devi propose une autre genèse. “Cela me permettait d’entrer dans le domaine du mythe dès le départ, en parlant de ce ‘péché originel’, mais aussi de passer outre cette condamnation de l’île dans la colonisation”, dit-elle. Son ambition est posée en une seule question: “et si notre origine n’était pas la colonisation, et donc la violence, mais quelque chose de plus ancien, qui infusait les veines de l’île et continuait quelque part à entrer chez les habitants?”

La romancière s’est confiée sur cette genèse littéraire lors de l’émission Vertigo du 4 septembre, dans un entretien conduit par Anne Laure Gannac et Laurent Goumarre, dont une adaptation web a été réalisée par Melissa Härtel. La couverture de cette parution peut être consultée à l’adresse: https://www.rts.ch/info/culture/livres/2026/article/ananda-devi-signe-un-nouveau-roman-epique-ancre-a-l-ile-maurice-29350003.html

Avec “Chronique d’un royaume perdu”, chaque génération de Bouchon porte à la fois les blessures et les forces de celles qui l’ont précédée. Ce que l’île garde encore en elle, enfoui sous les récits officiels, reste la vraie question que pose Devi: combien de royaumes perdus attendent encore d’être nommés?

Questions-réponses

Qui est Vieux Bouc et quel rôle joue-t-il dans le roman ?

Vieux Bouc est un esclave décrit comme magnétique, père de cinq enfants nés de deux femmes différentes. Il est le point de départ de la généalogie fictive construite par Ananda Devi, et sa figure incarne la 'faute originelle' du récit, une passion interdite avec Madame Dumontais, épouse du maître de la plantation sucrière dans les années 1860.

Qu'est-ce que le hameau de Bouchon et quel destin connaissent ses habitants ?

Bouchon est un hameau du sud de l'île Maurice, au bord d'une baie, où les enfants bannis de Vieux Bouc trouvent refuge. Il devient un petit royaume autonome où les générations se marient entre cousins, mais la violence extérieure, notamment la Première Guerre mondiale et le capitalisme touristique, finit par ébranler les familles qui s'y sont établies.

Quelle ambition littéraire et historique Ananda Devi poursuit-elle avec ce roman ?

Devi cherche à réécrire les origines mêmes de l'île Maurice en proposant une genèse alternative à l'histoire officielle fondée sur la colonisation et l'esclavage. Elle veut explorer si l'origine de l'île pourrait être quelque chose de plus ancien, infusant les veines du territoire et continuant à habiter ses habitants, en entrant dans le domaine du mythe dès le départ.

Dans quel contexte ce roman a-t-il été présenté au public et qui en a assuré la couverture médiatique ?

Ananda Devi s'est confiée sur la genèse de ce roman lors de l'émission Vertigo du 4 septembre, dans un entretien conduit par Anne Laure Gannac et Laurent Goumarre, dont une adaptation web a été réalisée par Melissa Härtel.