Pour des générations de paysans malgaches, le début de la saison des récoltes du riz s’annonce par un signe familier : l’apparition du grand sac blanc orné d’une charrette tirée par deux zébus. Ce sac, c’est le Miaka-bokatra, mot malgache qui signifie littéralement “la pleine saison”. Il est fabriqué par Enduma, une entreprise familiale basée à Antananarivo, et il structure, depuis un demi-siècle, le quotidien des agriculteurs et des familles rurales de Madagascar.
“C’est le sac qu’on trouve un peu partout à Madagascar, qui marque le commencement de la saison des récoltes du riz, du paddy, qui donne une image à Madagascar”, explique un salarié de l’entreprise. Ce grand sac tissé en polypropylène peut porter jusqu’à 250 kilos de denrées. Dans les champs de riz, dans les entrepôts de vanille, sur les marchés de province, il est devenu un repère visuel et pratique pour des milliers de foyers.
C’est dans l’immense hangar d’Enduma que ces sacs prennent forme. Les métiers à tisser tournent sans interruption, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dans un vacarme assourdissant. En quelques minutes, de minuscules granulés de plastique se transforment en rouleaux de tissu, puis en sacs prêts à partir vers les exploitations agricoles de toute l’île. Conçus à l’origine pour remplacer les sacs en jute, plus lourds et perméables, ils sont devenus indispensables non seulement pour les agriculteurs mais aussi pour des filières industrielles entières. Aujourd’hui, 75 % du chiffre d’affaires d’Enduma est réalisé à Madagascar.
Hassanein Hiridjee, petit-fils du fondateur et PDG du groupe Trimeta, décrit la mécanique qui lie le destin de son entreprise à celui des cultivateurs malgaches. “Il y a une utilisation industrielle qui nous fait travailler tout au long de l’année, pour des filières comme l’agroalimentaire, comme les industries minières, comme les industries de chaux, de farine, de ciment, du sel”, explique-t-il. “Ensuite, il y a également une utilisation du gony malgache dans l’agriculture. Nous accompagnons les différentes filières agricoles dans leur saison de récolte, avec un début d’année dédié principalement au riz, puis à la campagne de vanille, de grains secs, de pois du Cap, de sel.” Plus les récoltes sont abondantes, plus la demande de sacs s’envole. La santé économique de l’entreprise est ainsi intimement tributaire de la météorologie et de ses effets sur l’agriculture malgache.
Ce lien fort avec le monde rural n’empêche pas les difficultés. Comme beaucoup d’industries à Madagascar, Enduma doit composer avec des coupures d’électricité récurrentes, qui perturbent la production. La menace la plus pressante, cependant, vient des importations massives de copies asiatiques, fabriquées en Chine et en Inde. Ces sacs tissés, de qualité inférieure, sans traçabilité ni certificat de contact alimentaire, arrivent sur le marché à des prix inférieurs, rendant la concurrence difficile pour la production locale. Des informations détaillées sur cette industrie malgache singulière ont été publiées à l’adresse suivante : https://www.rfi.fr/fr/podcasts/afrique-%C3%A9conomie/20260916-%C3%A0-madagascar-comment-le-sac-gony-malgache-est-devenu-une-industrie
Pour résister, l’entreprise familiale a choisi de se réinventer. Hassanein Hiridjee montre l’atelier de recyclage, où les déchets de production issus des problèmes de courant ou des changements de trames et de bobines sont collectés, nettoyés, puis retransformés en granules réutilisables comme matières premières. Ces granules servent ensuite à fabriquer des bassines, des seaux et d’autres objets du quotidien. Une boucle sobre, taillée dans les contraintes mêmes qui menacent la chaîne de production.
Enduma fêtera ses cinquante ans à la fin de l’année. Restée 100 % familiale depuis sa fondation, l’entreprise regarde désormais au-delà de Madagascar et ambitionne de porter son savoir-faire vers l’océan Indien et le continent africain. La vraie question, pour les paysans qui attendent leurs sacs à chaque nouvelle récolte, est de savoir si cette ambition continentale renforcera ou fragilisera l’industrie locale qui les accompagne depuis deux générations.