Madagaskar : des familles épuisées de pleurer leurs disparus
Des familles malgaches attendent justice après une vague de meurtres et d'enlèvements inexpliqués.
Sur une route cabossée surplombant les rizières en escalier d’Ambatomanga, l’oncle de Ny Aina Liantsoa raconte la mort de son neveu sans trembler. Comme quelqu’un qui a déjà épuisé ses larmes.
Ny Aina Liantsoa avait 15 juillet devant lui. Étudiant sérieux, il s’occupait des bornages fonciers sur les terres familiales de cette région des Hautes Terres malgaches, à une cinquantaine de kilomètres d’Antananarivo. Quatre jours après son enlèvement, un passant a retrouvé son corps. « Son sang était encore chaud, il était mort depuis peu. Son corps était intact, mais plus rien sur son visage n’était à sa place. Comme s’il avait été tué à coups de marteau. »
Cette famille n’est pas seule.
À Madagascar, les mois qui ont suivi la révolution d’octobre dernier ont vu se multiplier enlèvements et assassinats sans mobile apparent. Le choc a été tel que le vendredi 24 juillet a été décrété journée de deuil national, avec une cérémonie oecuménique rendue aux victimes sur la place du 13-Mai, à Antananarivo, là même où s’était jouée la révolution portée par la Gen Z.
Jean-Marcel Rakotonirina attendait son fils de 21 ans, Judikael, parti faire une course le 14 juillet. « On a pensé qu’il s’était arrêté pour regarder le match sur grand écran. On a fait la tournée des bars. Ensuite, celle des hôpitaux, et puis les morgues. » Il sort son téléphone et montre la photo d’un corps flottant dans une rivière. « La police a dit que mon fils s’est noyé, mais regardez les hématomes, il a été battu. »
Ce même 14 juillet, deux femmes habillées en noir erraient sur le parvis de l’hôtel de ville, portant le portrait de leur frère Roméo, jeune homme souriant, retrouvé mort ce jour-là.
Harold (prénom modifié pour le protéger), fonctionnaire dans une institution internationale, a perdu son fils Johary le 6 juillet, à la sortie de la faculté. Le corps, mutilé, a été retrouvé le lendemain dans une carrière. La famille a découvert la photo de la dépouille sur les réseaux sociaux. Son épouse, Harilanto Ravelomanantsoa, se souvient : « Le président de la Refondation est venu chez nous avec ses ministres. Ils nous ont expliqué que notre fils était considéré comme un martyr et que ceux qui ont fait ça sont des gens qui cherchent à nuire au pouvoir. » Le père de Johary, lui, tire une conclusion amère : « De nombreux enlèvements passent inaperçus. C’est pour cela qu’ils ciblent des jeunes issus de la bonne société : pour être sûrs qu’on en parle. »
Ce schéma s’est répété le 21 août, quand les corps de deux jeunes femmes de 17 et 21 ans ont été retrouvés dans un ravin. L’une était active sur TikTok, l’autre connue grâce à un clip musical. Les quatre assassins présumés ont été interpelés, puis tués lors de la reconstitution par les forces de sécurité. Faute de témoignage, le mystère reste entier.
L’oncle de Ny Aina Liantsoa situe le meurtre de son neveu dans un conflit plus ancien. Des groupes mafieux harcelaient depuis plusieurs années les propriétaires de la région fertile d’Ambatomanga pour les exproprier. « Ordres ministériels, convocations devant le tribunal… Ils ont essayé de prendre nos terres par tous les moyens. Nous avons tenu car nos ancêtres ont créé des cadastres ici, en 1905, tout est en règle. » Lucien Andria, ancien employé d’un journal indépendant et cousin de la famille, avait lui-même été kidnappé. « Je ne sais pas si tout est lié, dit-il, mais sa mort arrive à un moment où d’autres jeunes ont été assassinés dans ce qui ressemble à une opération de déstabilisation politique. Il est clair que quelqu’un de haut placé est payé pour ça. »
La police n’a guère rassuré. Quand la famille a signalé que des villageois avaient vu quatre véhicules 4x4 noirs, jamais aperçus dans le secteur, le soir de l’enlèvement, la réponse fut laconique : « On vous tient au courant. » Ils attendent toujours.
Ce climat de violence s’est installé alors que le colonel Michaël Randrianirina, chef de la transition, tente de gouverner après avoir renversé le président Andry Rajoelina en octobre dernier. Pour éviter un bain de sang lors de la révolution Gen Z, il avait ordonné à ses hommes de se retourner contre le président. Depuis, sa feuille de route a été perturbée par des perquisitions nocturnes menées en son nom, puis par cette vague de disparitions. Dans les rues d’Antananarivo, les critiques montent. « Ils gouvernent comme s’ils avaient été élus, alors qu’on leur demande juste d’organiser des élections », dénonce un proche du mouvement Gen Z.
Deux noms circulent comme suspects potentiels : le président déchu Rajoelina, exilé aux Émirats arabes unis, et son homme de confiance Mamy Ravatomanga, longtemps considéré comme l’homme le plus riche et le plus puissant de Madagascar, à la tête d’un conglomérat couvrant les transports, l’automobile, le BTP, le tourisme, l’import-export et le sport. Incarcéré à l’île Maurice depuis octobre 2025, il est visé par plusieurs enquêtes. Ses avocats, Me Kushal Lobine à l’île Maurice et Me Hector Bernardini en France, précisent qu’« aucune charge formelle, étayée par des preuves, n’a, à ce jour, été portée contre lui ». La ministre de la Justice, Fanirisoa Ernaivo, estime néanmoins que « sa capacité de nuisance ne doit pas être sous-estimée ».
En arrière-plan, une présence étrangère trouble les esprits. Selon une source citée dans l’enquête, le colonel Randrianirina, craignant un contre-coup d’État après son arrivée au pouvoir, aurait sollicité une protection américaine, essuyé un refus, puis accepté l’envoi d’une quarantaine de mercenaires de l’Africa Corps, l’ex-milice Wagner, proposés par Moscou en avril dernier. Ces derniers, présents à Madagascar depuis les années 1970, auraient vu là une occasion de renforcer leur emprise et, depuis, « ils mettent la pression », confie la même source.
Pour les familles endeuillées, ces jeux de pouvoir restent abstraits. Ce qui est concret, c’est l’attente d’une réponse qui ne vient pas, un portrait encadré tenu à bout de bras sur un parvis, ou une photo sur un téléphone montrant un corps dans une rivière. La question qui hante ces familles, des rizières d’Ambatomanga aux morgues de la capitale, est simple et sans réponse pour l’heure : qui rendra des comptes ?
Questions-réponses
Quelles familles témoignent directement de la perte d'un proche dans cet article ?
L'oncle de Ny Aina Liantsoa, 15 ans, tué à Ambatomanga ; Jean-Marcel Rakotonirina, dont le fils Judikael de 21 ans a disparu le 14 juillet ; Harold et son épouse Harilanto Ravelomanantsoa, dont le fils Johary a été retrouvé mort dans une carrière le 6 juillet ; et deux femmes portant le portrait de leur frère Roméo, retrouvé mort le 14 juillet.
Comment les autorités ont-elles répondu aux familles des victimes ?
La police a fourni des réponses laconiques : à la famille de Ny Aina Liantsoa, qui signalait des véhicules suspects, elle a simplement dit 'On vous tient au courant', sans suite. Le président de la Refondation a rendu visite à la famille de Johary pour qualifier leur fils de martyr, sans apporter d'éclaircissements sur les responsables.
Quel contexte politique entoure cette vague de violences à Madagascar ?
Ces meurtres surviennent après la révolution d'octobre, lors de laquelle le colonel Michaël Randrianirina a renversé le président Andry Rajoelina. Depuis, la transition est perturbée par des perquisitions nocturnes et des disparitions. Des soupçons pèsent sur Rajoelina, exilé aux Émirats arabes unis, et sur Mamy Ravatomanga, incarcéré à l'île Maurice.
Quel rôle joueraient des acteurs étrangers dans la déstabilisation du pays ?
Selon une source citée dans l'enquête, le colonel Randrianirina aurait accepté l'envoi d'une quarantaine de mercenaires de l'Africa Corps, l'ex-milice Wagner, proposés par Moscou en avril dernier, après avoir essuyé un refus de protection américaine. Ces mercenaires, présents à Madagascar depuis les années 1970, exerceraient depuis lors une pression croissante.