Né dans la misère d'une sucrerie coloniale, « Chacha » reste gravé dans le cœur mauricien
De la misère des champs de canne à sucre au père d'une nation indépendante, un destin hors du commun.
À cinq ans, il perdit sa mère. À sept ans, son père disparut. À douze ans, il perdit l’usage de son œil gauche. Ces deuils successifs, vécus dans la misère d’une exploitation sucrière coloniale, formèrent l’homme que les Mauriciens appellent encore aujourd’hui affectueusement « Chacha », « SSR » ou simplement « Kewal ». Sir Seewoosagur Ramgoolam, né le 18 septembre 1900 à Belle-Rive Sugar Estate, aujourd’hui rebaptisée Kewal Nagar, aurait eu 126 ans ce mois-ci. L’article de Satyendra Peerthum retrace sa trajectoire exceptionnelle, des champs de canne à sucre jusqu’aux plus hautes fonctions de l’État.
La rupture avec ce destin de pauvreté commença par les études. Le jeune Kewal fréquenta l’école primaire à Bel-Air, puis le Royal College de Curepipe pour ses études secondaires. En 1921, il embarqua pour l’Angleterre afin d’étudier la médecine à l’University College de Londres. Quatorze années de travail acharné plus tard, en 1935, il obtint son titre de médecin qualifié et devint membre du Royal College of Physicians de Londres. Derrière ce parcours universitaire se dessine déjà la volonté d’un homme résolu à ne pas rester au bas de l’échelle sociale.
De retour à Maurice, il installa son cabinet au 87, rue Desforges, en 1936. Presque immédiatement, il s’engagea auprès du Comité du centenaire indien, qui commémorait les cent ans de l’arrivée des travailleurs indiens sous contrat, un héritage directement lié à sa propre histoire familiale. Son grand-père maternel, Ramgoolam Moheeth, fils de Moheeth, avait quitté le Bihar, en Inde, pour débarquer à l’île Maurice en 1871, au site du patrimoine mondial d’Aapravasi Ghat, alors connu comme le Dépôt d’Immigration. Entre 1936 et 1940, le Dr Ramgoolam publia régulièrement des articles dans la presse locale, notamment dans l’Arya Vir et Le Radical, portant sa voix auprès de ceux que la société coloniale marginalisait.
L’année 1940 marqua l’entrée officielle de SSR dans la vie publique. Il fut élu conseiller municipal de Port-Louis et fonda le quotidien Advance. La même année, le gouverneur sir Bede Clifford le désigna candidat au Conseil de gouvernement. En 1941, il épousa Sushil Ramjoorawon, avec qui il eut deux enfants : un fils, Navinchandra, aujourd’hui Premier ministre de Maurice, et une fille, Soonita Kumari. En 1947, il adhéra officiellement au Parti travailliste mauricien. Élu au Conseil exécutif en 1948, il exerça entre 1951 et 1956 les fonctions d’agent de liaison auprès du ministère de l’Éducation du gouverneur britannique.
La décennie suivante fut celle de l’ascension décisive. En 1956, il devint maire adjoint de Port-Louis, puis maire en 1958. À la mort de Guy Rozemont, troisième président du Parti travailliste, SSR prit la direction du parti cette même année. En 1961, il fut nommé ministre en chef et ministre des Finances. En 1965, il devint Premier, titre accompagné d’une distinction personnelle : la reine Élisabeth II l’anoblit, reconnaissant trente années de service public ininterrompu.
Ce fut en mars 1968 que SSR accomplit ce que beaucoup considèrent comme l’acte central de sa vie. Il mena Maurice à l’indépendance, à la tête du Parti de l’indépendance, devenant ainsi le tout premier Premier ministre du pays. Il resta à ce poste jusqu’en juin 1982. Sous sa direction, Maurice fut admise à l’Organisation des Nations unies et à l’Organisation de l’unité africaine. En 1976, il accéda à la présidence de cette dernière organisation. En décembre 1983, il devint gouverneur général et commandant en chef de l’île Maurice en tant que représentant de la reine Élisabeth II.
L’héritage de SSR se mesure concrètement dans la vie quotidienne des Mauriciens. C’est lui qui instaura la pension de vieillesse, la gratuité des soins de santé, de l’éducation et de nombreux programmes sociaux, y compris l’enseignement primaire et secondaire gratuit pour tous. Il fit construire des infrastructures essentielles : le port, l’aéroport, la route nationale, le bâtiment de l’état civil et l’hôpital SSRN. Des dizaines de milliers d’emplois et de logements sociaux virent le jour sous son gouvernement, réduisant sensiblement la pauvreté et le chômage. Il développa l’économie, lança l’industrialisation du pays et contribua à la création de la zone franche industrielle d’exportation, de l’industrie textile et du secteur touristique. Il assura également les exportations de sucre mauricien, préservant une industrie vitale pour le pays.
Sir Seewoosagur Ramgoolam mourut au Réduit le 15 décembre 1985. Des funérailles nationales lui furent accordées, et il fut incinéré au Jardin botanique Sir Seewoosagur Ramgoolam, où son samadhi fut érigé en mémoire de celui que beaucoup considèrent comme le plus grand Mauricien du vingtième siècle. Aujourd’hui, le jardin national, l’aéroport, l’hôpital national du Nord, une statue, un petit village, une école primaire, plusieurs rues et un musée portent son nom.
Ce musée, rénové, sera officiellement rouvert par le Dr Navin Ramgoolam, Premier ministre et fils de SSR, le vendredi 18 septembre 2026, pour marquer le 126e anniversaire de la naissance d’un homme né dans la misère d’une sucrerie coloniale et devenu le père d’une nation indépendante. L’ouverture de ce musée pose une question que chaque génération mauricienne devra trancher à sa manière : comment honorer un tel héritage autrement que par des noms gravés dans le marbre ?
Questions-réponses
Quelle était l'origine familiale de Sir Seewoosagur Ramgoolam et quel lien avait-il avec l'histoire des travailleurs engagés ?
Son grand-père maternel, Ramgoolam Moheeth, fils de Moheeth, avait quitté le Bihar, en Inde, pour débarquer à Maurice en 1871 via Aapravasi Ghat, alors connu comme le Dépôt d'Immigration. SSR était donc directement issu d'une famille de travailleurs indiens sous contrat.
Quelles mesures sociales concrètes SSR a-t-il mises en place pour améliorer la vie des Mauriciens ordinaires ?
Il instaura la pension de vieillesse, la gratuité des soins de santé et de l'éducation primaire et secondaire, lança des programmes sociaux, fit construire des dizaines de milliers de logements sociaux et créa de nombreux emplois, réduisant sensiblement la pauvreté et le chômage.
Comment SSR est-il passé de la pauvreté de son enfance à une carrière médicale et politique ?
Après l'école primaire à Bel-Air et le Royal College de Curepipe, il embarqua pour l'Angleterre en 1921 pour étudier la médecine à l'University College de Londres. En 1935, il obtint son titre de médecin qualifié et devint membre du Royal College of Physicians de Londres, avant de rentrer à Maurice en 1936.
Comment la mémoire de SSR sera-t-elle honorée en 2026 ?
Le musée qui lui est consacré, après rénovation, sera officiellement rouvert par son fils le Dr Navin Ramgoolam, Premier ministre de Maurice, le vendredi 18 septembre 2026, pour marquer le 126e anniversaire de la naissance de SSR.