Quand les Mauriciens perdent l'accès à leur propre littoral
Tourisme & Vie Insulaire

Quand les Mauriciens perdent l'accès à leur propre littoral

Des familles mauriciennes coupées de leur bord de mer, pendant que l'érosion côtière menace ce qu'il en reste.

Nos plages nous échappent, et le temps presse

Dès qu’elle a vu le panneau planté devant le campement, elle a compris qu’elle n’était plus la bienvenue. Cette femme, qui a interpellé le ministre du Logement et des Terres Shakeel Mohamed alors qu’il longeait une propriété côtière, lui a lancé sans détour : “Qu’est-ce que vous faites chez moi ?” Cette scène, rapportée par le ministre lui-même au Parlement vendredi dernier, n’a rien d’exceptionnel. Presque chaque Mauricien et chaque Mauricienne a une histoire semblable à raconter : des pancartes qui barrent le chemin, des barrières dressées face à la mer, des chiens lâchés sur ceux qui osent passer devant certains campements, ou encore l’impossibilité de fouler la plage devant certains hôtels. Le sentiment d’être exclu du littoral de sa propre île est réel, ancré, et ne cesse de croître.

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C’est dans ce contexte, après le tumulte provoqué par une réforme des pensions annoncée sans concertation, gelée puis abandonnée en quelques jours, que le ministre Mohamed a choisi de remettre ce dossier brûlant sur la table. Lors d’une conférence de presse le jeudi 25 juin 2026, il a réaffirmé que toutes les plages de Maurice appartiennent au domaine public et restent librement accessibles, indépendamment de la présence d’hôtels, de campements ou de terres de l’État louées en bordure de côte. Il a précisé que la zone de sable mouillé, comprise entre la laisse de basse mer et la laisse de haute mer, ainsi que la zone de sable sec s’étendant jusqu’à la limite de construction autorisée, font toutes deux partie du domaine public. Les citoyens comme les visiteurs ont le droit d’y marcher, de s’asseoir, de pique-niquer et de nager, sans frais.

Pourtant, dès le lendemain, le ministre a tempéré ses déclarations. Il a indiqué avoir reçu un flot de réactions, et précisé que l’autorisation ne couvre pas le fait de planter une tente, de faire un barbecue ou de diffuser de la musique à plein volume. Des consultations avec l’Attorney General sont annoncées en vue de deux amendements législatifs jugés nécessaires. Les propriétaires de campements et d’hôtels lui auraient fait valoir que les baux qu’ils ont signés et qu’ils payent ne sont pas aussi simples que ce que ses premières déclarations laissaient entendre.

La vérité est que la loi sur ce sujet n’est pas aussi limpide que le ministre l’affirmait initialement. Les Pas Géométriques, cette bande de littoral appartenant à l’État mauricien et large de 81,21 mètres à partir de la ligne des marées hautes, ne peuvent être vendues mais peuvent être données à bail. Or les droits du public sur ces terres louées demeurent flous dans les textes en vigueur. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que la question se pose formellement : en juin 2024, la Law Reform Commission avait publié un rapport intitulé “Criminalisation of denial of access to public beaches in Mauritius”, proposant d’amender la Beach Authority Act pour criminaliser le refus d’accès aux plages, avec une amende pouvant atteindre Rs 100 000 et une peine d’emprisonnement allant jusqu’à deux ans. Cette proposition n’a eu aucune suite.

Le ministre Mohamed a cette fois annoncé des mesures concrètes : une demande officielle au commissaire de police d’engager des poursuites contre les personnes restreignant illégalement l’accès aux plages, des instructions aux autorités compétentes pour identifier et faire cesser les empiètements, le démantèlement des structures illégales, et le lancement d’un audit national des accès au littoral. Ce dernier vise à cartographier tous les accès officiels, y compris ceux obstrués, privatisés ou occupés indûment au fil des ans, ainsi qu’à créer un système permettant au public de les localiser facilement.

Ces intentions seraient formidables si elles étaient suivies d’effets. Car la réalité actuelle est déjà préoccupante pour les familles qui cherchent simplement un espace de sable pour le dimanche. Sur 322 kilomètres de plages, 90 sont occupés par des hôtels, 60 par des résidences privées, et seulement 48 kilomètres, soit à peine 15 % du total, sont officiellement accessibles au public.

Et cette portion, déjà maigre, est menacée de rétrécir encore. Non seulement par la multiplication des projets hôteliers et immobiliers, mais par un phénomène autrement plus grave. Une étude scientifique intitulée “Operational study of coastal risks”, financée par l’AFD pour le compte du ministère de l’Environnement et réalisée sous la coordination de BRGM avec l’expertise de Météo France et des universités de Limoges et des Mascareignes, avertit que Maurice pourrait connaître un retrait de côte de 30 à 60 mètres dès 2050, et de 100 à 200 mètres dans certaines régions d’ici à 2100. Ce rapport, déposé le 16 juin 2025 et rendu public en novembre 2025 sur le site du ministère de l’Environnement, est consultable à l’adresse https://environment.govmu.org/Pages/Department-of-Climate-Change.aspx. Il s’appuie sur des données scientifiques précises et établit des cartes d’érosion et de submersion sur trois périodes de référence : la situation actuelle, 2050 et 2100.

Le collectif Aret Kokin nou Laplaz, qui milite depuis des années contre l’appropriation des plages, a déjà formulé une recommandation en ce sens : ne plus louer les terres côtières jusqu’à la ligne des hautes eaux, et préserver une bande littorale dégagée, non bâtie et végétalisée. Cette bande constitue, selon le collectif, un espace tampon qui amortit les assauts de la mer et permet au trait de côte de reculer naturellement. À l’inverse, les murs et les remblais dressés au plus près de l’eau aggravent l’érosion et fragilisent l’ensemble du littoral.

Pour les familles mauriciennes qui fréquentent ces plages le week-end, pour les enfants qui y grandissent et pour les communautés côtières dont la vie est liée à ce littoral, l’enjeu dépasse largement les querelles politiques. D’ici à 24 ans à peine, une part significative du bord de mer pourrait être submergée. La question ne sera plus alors de savoir comment partager équitablement cet espace. Il s’agira de constater qu’il n’en reste plus rien à partager.

Questions-réponses

Quelle proportion du littoral mauricien est réellement accessible au public?

Seulement 48 kilomètres sur 322, soit environ 15 % du total. Les 90 kilomètres restants occupés par des hôtels et les 60 kilomètres bordés de résidences privées ne sont pas librement accessibles aux familles et aux communautés locales.

Quelles formes concrètes prend l'exclusion des Mauriciens de leur littoral?

Des pancartes barrant le chemin, des barrières dressées face à la mer, des chiens lâchés sur les passants devant certains campements, et l'impossibilité de fouler la plage devant certains hôtels. Une femme a même interpellé le ministre Mohamed en lui demandant ce qu'il faisait chez elle.

Que prédit l'étude scientifique sur l'avenir du littoral mauricien?

L'étude intitulée 'Operational study of coastal risks', financée par l'AFD et coordonnée par le BRGM avec Météo France et les universités de Limoges et des Mascareignes, prévoit un retrait de côte de 30 à 60 mètres dès 2050 et de 100 à 200 mètres dans certaines régions d'ici 2100.

Que réclame le collectif Aret Kokin nou Laplaz pour protéger le littoral?

Le collectif demande que l'on cesse de louer les terres côtières jusqu'à la ligne des hautes eaux et que l'on préserve une bande littorale dégagée, non bâtie et végétalisée, qui amortit les assauts de la mer et permet au trait de côte de reculer naturellement.