Pour Nadia, qui tient un gîte à Flic en Flac, chaque saison creuse depuis dix ans ressemble à la précédente : des chambres vides trop longtemps, des réservations qui s’annulent, une trésorerie qui respire à peine. Pour le guide touristique qui attend ses groupes à Grand-Baie, ou pour l’artisan qui étale ses créations sur un marché de l’île un matin sans clients, la contre-performance du tourisme mauricien n’est pas une donnée abstraite. C’est une pression qui s’accumule saison après saison.
C’est à partir de ce vécu quotidien que le Dr A. Robin Ramessur, titulaire d’un MSc, d’un PhD et d’un MBA, a construit une proposition technique détaillée pour relancer durablement le secteur. Le document, articulé autour de dix piliers stratégiques, fixe un cap précis : deux millions de touristes par an et cent milliards de roupies de recettes annuelles.
Le constat de départ est sévère. Pendant des années, les arrivées touristiques à Maurice ont stagné, inférieures aux standards régionaux et internationaux, pendant que des concurrents comme les Maldives, les Seychelles et Zanzibar captaient une part croissante des voyageurs aisés. La dépendance à quelques marchés européens traditionnels, une gouvernance fragmentée, un manque de coordination entre les secteurs public et privé, une opacité dans les décisions et un sous-investissement chronique dans les nouvelles technologies et la formation ont conjugué leurs effets pour fragiliser la position de l’île sur la scène mondiale.
Pour les prestataires locaux, le volet le plus concret du plan touche à l’accès aérien. La proposition préconise une libéralisation totale, à travers une politique de ciel ouvert qui implique la modernisation des accords de services aériens existants, la suppression des restrictions sur les fréquences et les capacités, et la création d’une unité dédiée au développement des routes aériennes. Des incitations structurées, comprenant du soutien marketing, des roadshows conjoints et un partage des risques, seraient proposées aux compagnies régulières, aux transporteurs à bas coût et aux opérateurs charter. Plus de connexions directes signifient, concrètement, davantage de visiteurs susceptibles de remplir les établissements, de solliciter les guides, d’animer les marchés.
La diversification des marchés émetteurs constitue un autre axe central. Le plan propose de réduire la dépendance à l’Europe occidentale au profit de marchés à fort potentiel : Russie et Europe de l’Est, Inde, Chine, Corée du Sud, Moyen-Orient, Scandinavie, Canada et Amérique du Nord et du Sud. Pour chaque marché, des actions ciblées sont recommandées, notamment des campagnes localisées en langue russe et dans d’autres langues d’Europe de l’Est, des forfaits mariage et lune de miel pour le segment indien premium, ou encore un positionnement axé sur le tourisme durable pour les voyageurs éco-conscients de Scandinavie. L’authenticité culturelle mauricienne, la diversité gastronomique et la sécurité de l’île sont identifiées comme des atouts à valoriser systématiquement auprès de ces nouvelles clientèles.
Sur les marchés historiques, France, Allemagne, Royaume-Uni, Italie et Afrique du Sud, la stratégie ne vise plus à maintenir un tourisme de routine. Des campagnes multi-segments ciblant les familles, les seniors et les voyageurs en solo, accompagnées de partenariats culturels et gastronomiques, sont recommandées pour rafraîchir l’image de Maurice auprès de clientèles fidèles, mais de plus en plus exigeantes.
Par ailleurs, la réforme institutionnelle prévue conditionne tout le reste. Richard Duval, ministre du Tourisme, et Sydney Pierre, ministre délégué, sont présentés dans la proposition comme les acteurs centraux du redressement. Le document recommande une refonte en profondeur de la Mauritius Tourism Promotion Authority, la MTPA, dotée d’une nouvelle mission, d’une structure modernisée, de recrutements de profils experts et d’indicateurs de performance rendus publics. Un Conseil Stratégique du Tourisme, présidé par le gouvernement et incluant le secteur privé, est également recommandé pour renforcer la transparence budgétaire et l’efficacité des appels d’offres.
La proposition insiste enfin sur le fait que cette transformation ne peut réussir sans une adoption sérieuse du numérique. Optimisation du référencement en ligne, recours aux influenceurs, storytelling immersif et contenus multilingues sont présentés comme des leviers incontournables pour atteindre les voyageurs modernes là où ils planifient leurs séjours.
Ce que le plan ne dit pas encore, c’est combien de temps il faudra aux familles de Flic en Flac et aux guides de Grand-Baie pour sentir, dans leur quotidien, que quelque chose a vraiment changé.