Huit mois après le coup d'État, des Malgaches ordinaires paient le prix fort
Des citoyens malgaches confrontés à la répression, aux arrestations arbitraires et à l'effacement des contre-pouvoirs.
Paul Rabary est en prison depuis mai. Cet ancien ministre de l’Éducation nationale et chef du parti Ny Fireneko a été incarcéré pour “atteinte à la sûreté de l’État”, sur la base d’échanges dont l’interprétation reste vivement contestée par ses partisans. Huit mois après le coup d’État d’octobre 2025 à Madagascar, ce sont des hommes et des femmes ordinaires qui paient le prix d’un pouvoir qui se referme sur lui-même. La transition malgache ne se joue pas dans les seuls textes institutionnels. Elle se joue dans des vies.
Le colonel Patrick Rakotomamonjy, figure du soulèvement d’octobre et ancien directeur chargé des doléances à la présidence de la Refondation, a été arrêté en avril pour “complot contre l’État”. Dans les semaines précédant son arrestation, il avait publiquement dénoncé des faits de corruption au sein du régime. Le député Antoine Rajerison, lui, a vu son immunité parlementaire levée début juin par l’Assemblée nationale. Dans chacun de ces cas, la même mécanique se répète : une accusation à géométrie variable, une arrestation rapide, une justification juridique floue.
La société civile n’est pas épargnée. Plusieurs leaders de la Gen Z Madagascar ont été arrêtés en pleine nuit, après s’être désolidarisés publiquement de la junte. Ce sont ces mêmes jeunes, qui avaient bâti leur influence sur la maîtrise des plateformes numériques, qui se trouvent aujourd’hui dans le viseur d’une loi en préparation visant à encadrer les réseaux sociaux. Amnesty International avait dénoncé dès mars le recours à “des accusations délibérément vagues de complot criminel ou de menace à la sécurité nationale” pour faire taire les militants.
L’Église catholique, qui représente près d’un quart de la population malgache, a publié en mai une déclaration sans ambiguïté. Elle y pointe “l’arrestation de ceux qui ne partagent pas les opinions du pouvoir” et réclame une feuille de route électorale claire. Ce signal, venu d’une institution aussi enracinée dans le quotidien des Malgaches, mesure l’ampleur du malaise ressenti au sein de la population.
C’est dans ce climat que la Communauté de développement de l’Afrique australe (la SADC) a adressé à Antananarivo ses demandes les plus fermes à ce jour. L’organisation régionale exige la “libération des prisonniers politiques”, la “fin des arrestations arbitraires des dirigeants de l’opposition et des membres de la Génération Z”, ainsi que le retour des “exilés politiques” dans le pays. Ce n’est plus une mise en garde diplomatique : c’est un constat d’échec. L’analyse détaillée de cette dynamique est accessible à l’adresse https://www.bvoltaire.fr/point-de-vue-a-madagascar-la-junte-confirme-son-tournant-autoritaire/.
Les institutions censées protéger les citoyens sont elles-mêmes fragilisées. La Haute Cour Constitutionnelle, chargée notamment de valider les résultats électoraux, a connu une série de remplacements qui interrogent son indépendance. Deux juges poursuivis pour “déstabilisation du régime” ont démissionné le 18 juin et ont été remplacés en moins de vingt-quatre heures. Avant eux, trois autres membres avaient déjà été écartés par décrets en décembre 2025. Pour les Malgaches qui attendaient un scrutin crédible, cette prise de contrôle de facto sur la plus haute juridiction du pays compromet concrètement toute perspective d’élections dont les résultats seraient acceptables.
À cette fragilisation institutionnelle s’ajoute une dimension extérieure qui concerne directement la sécurité quotidienne du pays. L’Africa Corps, structure militaire russe ayant succédé au groupe Wagner sur le continent, a achevé le 5 mai à Antananarivo la formation de plus d’une centaine de soldats malgaches, dont les forces spéciales et la garde présidentielle. Le président de l’Assemblée nationale, Siteny Randrianasoloniaiko, s’était rendu à Moscou dès novembre 2025 pour amorcer une coopération couvrant des domaines allant de l’énergie à la “coopération entre médias”. Plus récemment, la Commission électorale nationale indépendante a effectué un voyage de formation en Russie. L’imbrication entre la junte et Moscou n’est plus seulement diplomatique : elle est désormais sécuritaire et institutionnelle.
Après Amnesty International, l’Église catholique et maintenant la SADC, le tableau dressé n’est plus celui d’une transition qui dérape. C’est celui d’un régime qui se consolide en neutralisant méthodiquement les contre-pouvoirs et en criminalisant ceux qui osent s’exprimer. Pour les citoyens malgaches, la question n’est plus de savoir si la transition aboutira à la démocratie : c’est de mesurer, chaque jour, ce que ce resserrement du pouvoir signifie concrètement pour leur liberté de parole, leur sécurité et l’avenir de leur bulletin de vote.
Questions-réponses
Qui sont les personnes nommément citées comme victimes de la répression dans cet article?
Paul Rabary, ancien ministre de l'Éducation nationale et chef du parti Ny Fireneko, incarcéré depuis mai pour atteinte à la sûreté de l'État; le colonel Patrick Rakotomamonjy, arrêté en avril pour complot contre l'État après avoir dénoncé des faits de corruption; et le député Antoine Rajerison, dont l'immunité parlementaire a été levée début juin.
Quel rôle joue la Gen Z Madagascar dans ce contexte, et quelles menaces pèsent sur ses membres?
Plusieurs leaders de la Gen Z Madagascar ont été arrêtés en pleine nuit après s'être désolidarisés publiquement de la junte. Ces jeunes, influents sur les plateformes numériques, sont également visés par une loi en préparation visant à encadrer les réseaux sociaux.
Comment l'indépendance de la Haute Cour Constitutionnelle a-t-elle été affectée, et quelles conséquences cela a-t-il pour les citoyens?
Cinq juges ont été écartés en quelques mois: trois par décrets en décembre 2025 et deux autres, poursuivis pour déstabilisation du régime, ont démissionné le 18 juin et ont été remplacés en moins de vingt-quatre heures. Pour les Malgaches, cette prise de contrôle compromet concrètement toute perspective d'élections dont les résultats seraient acceptables.
Quelle est la nature de l'implication russe à Madagascar et comment se manifeste-t-elle concrètement?
L'Africa Corps, structure militaire russe ayant succédé au groupe Wagner, a achevé le 5 mai à Antananarivo la formation de plus d'une centaine de soldats malgaches, dont les forces spéciales et la garde présidentielle. Le président de l'Assemblée nationale, Siteny Randrianasoloniaiko, s'était rendu à Moscou dès novembre 2025, et la Commission électorale nationale indépendante a effectué un voyage de formation en Russie.