Marie n’a pas mâché ses mots. Jeune diplômée d’Antananarivo en quête d’emploi, elle pose la question que beaucoup de Malgaches se posent tout bas : « Pourquoi apprendre le russe dans un pays où l’administration et le marché du travail reposent sur le français ? » Sa réponse, teintée d’amertume, suit sans tarder : « Parce qu’il ne restera bientôt plus que les Russes quand les autres partenaires rompront les relations avec Madagascar. »
Cette interrogation est au coeur de la controverse déclenchée par le lancement de Russamada TV, une émission hebdomadaire diffusée sur la Télévision nationale malagasy (TVM) et consacrée aux relations entre Madagascar et la Russie, à travers la coopération bilatérale, la culture et l’histoire. Le public, lui, n’est guère au rendez-vous.
C’est l’enquête publiée par Mondafrique (https://mondafrique.com/politique/madagascar-pourquoi-donc-apprendre-le-russe/) qui a levé le voile sur les fractures profondes que cette initiative a fait surgir dans la société malgache. D’un côté, une minorité russophile proche du pouvoir de transition. De l’autre, une majorité méfiante, marquée par les souvenirs douloureux de la deuxième République.
Parmi les partisans de l’initiative, Félicien, militaire originaire de Tuléar, voit dans Russamada TV la promesse d’un renouveau concret : le retour d’Aeroflot et la réouverture de la ligne aérienne Antananarivo-Moscou. Philbert Zarison, habitant de Tamatave dont les enfants ont été formés dans les pays de l’Est dans les années 1980, partage cet optimisme. Pour lui, l’Occident a façonné Madagascar depuis 1960 sans empêcher l’appauvrissement de la population. Il dénonce une « russophobie » rampante avant même que Moscou n’ait dévoilé ses intentions. Ces voix s’inscrivent dans un réseau russophile que plusieurs observateurs décrivent comme structuré autour de Siteny Andrianasoloniaiko, numéro deux officieux de la transition, un cercle qui pousserait le régime à multiplier les signaux favorables à Moscou dans l’espoir d’obtenir soutien politique, financements et protection.
Pour beaucoup d’autres Malgaches, en revanche, la Russie évoque surtout les années sombres de la deuxième République (1975-1991), lorsque Ratsiraka, inspiré par le socialisme soviétique, avait plongé le pays dans une bureaucratie paralysante, synonyme de corruption et de prédation des ressources nationales. Ramongo, descendant de dignitaires de la première République, parle de « mise sous vassalité ». Il redoute que le pays ne vive un « nouveau calvaire, pire que dans les précédents régimes ». Le géographe Marcel Zama choisit, lui, l’ironie : « Quand les Malgaches parleront russe, Poutine pourra annexer Madagascar, comme il l’a fait en Crimée. » Une plaisanterie qui dit une inquiétude bien réelle.
Sur le terrain, la question de l’utilité concrète du russe revient comme un leitmotiv. L’énarque Soloaridama est sans ambiguïté : « Ce n’est pas une langue universelle comme l’anglais, ni stratégique comme l’espagnol ou le chinois. Alors pourquoi l’imposer à la télévision nationale ? » Il soupçonne le pouvoir de transition de chercher à satisfaire une minorité de fidèles russophiles présente dans l’administration civile et militaire, tout en préparant un basculement géopolitique vers Moscou, en isolant progressivement Madagascar de ses partenaires traditionnels, la France, l’Union européenne et les États-Unis. Jean Edmond, responsable des ressources humaines dans un cabinet de recrutement, abonde dans ce sens : selon lui, les étudiants formés en Russie ont historiquement eu des difficultés à s’insérer dans le marché du travail malgache, les diplômes russes étant peu valorisés par les recruteurs locaux. Ce constat expliquerait le peu d’enthousiasme des jeunes pour une émission consacrée à une langue qui, à leurs yeux, mène à un horizon bouché.
Johan Patrick, administrateur d’ONG actif dans le Moyen-Ouest, dans les régions de l’Itasy et du Bongolava, va plus loin. Il rappelle que la Russie n’a jamais joué un rôle significatif dans le développement du continent africain. Les échanges économiques avec Madagascar sont dérisoires et les sanctions internationales compliquent toute relation commerciale. Il cite les exemples de la Centrafrique, du Mali, du Niger et du Burkina Faso : peu d’entreprises russes, aucune infrastructure notable, mais une exploitation massive des ressources minières. Il redoute que Madagascar ne devienne la prochaine plateforme d’extraction, sous couvert de soutien politique au colonel Michael Randrianirina.
L’inquiétude la plus grave est peut-être celle que formule « Madame Hanta », spécialiste en migration de travail. Elle craint que des jeunes Malgaches ne soient envoyés en Russie sous prétexte d’études ou d’emploi, avant d’être enrôlés dans l’armée. Elle décrit un système de recrutement trompeur, déjà à l’oeuvre ailleurs sur le continent africain, qui exploite les demandeurs d’emploi et les étudiants : « On promet aux jeunes Africains des emplois civils, des opportunités sportives, des programmes d’étude ou un permis de séjour en Russie, pour ensuite, une fois sur place, les contraindre à signer des contrats militaires en russe. » Avec la grande pauvreté qui sévit à Madagascar, de jeunes Malgaches pourraient être attirés par des promesses de salaires mirobolants et se retrouver piégés dans une guerre qui n’est pas la leur.
Ce que révèle l’enquête dépasse la querelle linguistique. Des jeunes diplômés aux opérateurs économiques, en passant par les acteurs de la société civile, beaucoup de Malgaches en appellent à « croire davantage au génie propre du Malgache » plutôt qu’à une nouvelle tutelle étrangère. Ce signal est fort, et ses racines plongent dans une histoire collective encore très vive. La vraie question, désormais, est de savoir jusqu’où le pouvoir de transition est prêt à aller, et combien de Malgaches ordinaires en paieront le prix.