Qui pèse vraiment sur la qualité de notre assiette ?
Comment l'industrie agroalimentaire façonne en coulisses les règles de notre alimentation
Ce qui se trouve dans nos assiettes ne dépend pas seulement de nos choix individuels. Il dépend aussi de décisions publiques sur la qualité nutritionnelle des aliments, et celles-ci sont façonnées, en amont et souvent dans l’ombre, par une industrie agroalimentaire dont l’action politique organisée reste largement invisible. C’est le constat d’une enquête, Des lobbys au menu. Les entreprises de l’agroalimentaire contre la santé publique (Raisons d’agir, 2022), qui reconstitue les coulisses de cette influence, de la recherche scientifique jusqu’à l’Assemblée nationale.
Pour le grand public, l’enjeu est concret. Il touche la santé, l’information disponible sur les produits achetés et la capacité des pouvoirs publics à protéger les consommateurs. Le Nutri-Score en offre une illustration familière. Ce logo coloré, apposé sur les emballages à partir de 2015, permet de percevoir d’un coup d’œil la qualité nutritionnelle d’un produit. Sa survie, face à l’opposition de l’industrie, relève d’une bataille féroce. D’autres mesures, elles, ont été abandonnées sous la pression des industriels : la taxation des produits trop sucrés, l’encadrement de leur publicité ou encore le caractère obligatoire du logo. Au niveau européen, la Commission s’était engagée en 2022 à proposer un logo nutritionnel harmonisé, qui n’a jamais vu le jour.
Ces épisodes n’ont rien d’exceptionnel, selon l’enquête. Ils révèlent des activités politiques intenses et patiemment organisées, qui pèsent sur les décisions publiques bien avant qu’elles ne soient prises, voire conçues. Les acteurs économiques les plus actifs mobilisent des organisations spécialisées, des professionnels aguerris et des budgets conséquents. Leur action s’étend à la science, à la politique, aux médias, à la philanthropie et à la justice, dessinant un espace vaste et cohérent où des structures financées par les entreprises orientent les institutions publiques et la perception du public.
L’enjeu dépasse donc le seul terrain sanitaire et technique : il est aussi culturel et démocratique. Cette influence s’exerce presque toujours hors de tout cadre transparent, et cette opacité nourrit la défiance, tant envers les décideurs qu’envers les industriels. Or la réglementation française actuelle traite les liens et conflits d’intérêts au cas par cas, ce qui revient rarement à agir à la bonne échelle. Des situations individuelles sont identifiées, gérées ou sanctionnées, sans que les sources collectives de ces ambiguïtés soient mises au jour. Une lecture d’ensemble, plaide l’enquête, ouvrirait la voie à une régulation plus transversale, calibrée sur les stratégies de l’industrie.
La première de ces stratégies se déploie sur le terrain des savoirs. En amont de toute politique publique, l’industrie finance de la recherche et tisse des liens avec des scientifiques, favorisant certains savoirs au détriment d’autres. Une responsable d’agence sanitaire raconte ainsi, à propos des édulcorants, que les études financées sur leurs bénéfices sont si abondantes qu’il ne subsiste presque aucune donnée sur leurs risques. Quand des connaissances désavantageuses émergent, vient la fabrication du doute, méthode théorisée par l’industrie du tabac dès les années 1950 : réclamer toujours plus de preuves, souligner les incertitudes, contester les études gênantes. Lorsqu’un chercheur du CNRS avance, à partir de modèles animaux, que le sucre pourrait être addictif, l’organisation défendant les producteurs de sucre lui oppose que l’étude n’a été « réalisée que sur des rats », un argument déjà employé en 2006 par le Comité des salines de France pour rabaisser les recommandations de réduction du sel à de « simples extrapolations ». Si un consensus se dégage, le débat peut être recadré vers des enjeux économiques, culturels, juridiques ou politiques. Une technique éprouvée consiste à reporter la responsabilité sur le consommateur : face au Nutri-Score, l’industrie a promu la « diversité alimentaire », notion qui déplace l’attention vers les comportements du mangeur plutôt que vers la composition des produits.
Ces arguments doivent ensuite atteindre les décideurs. Dîners sur mesure, colloques au Parlement, rencontres ad hoc font circuler les messages. En mars 2019, un « petit-déjeuner débat » réunit à Paris des parlementaires, des industriels et des professionnels de la communication, à l’invitation du Club de la table française, instance créée par une agence se présentant comme spécialisée en « stratégie institutionnelle et affaires publiques ». Avec le groupe d’études Gastronomie de l’Assemblée nationale, ces instances mettent en relation les représentants de la filière avec plus de 300 députés.
L’influence passe aussi par les médias. Voyages de presse tous frais payés, comme une visite d’une usine laitière près de Grenade en Espagne, publireportages dans la presse régionale, ou, en mai 2018, une place de la République transformée en pâturage par la filière élevage-viande pour célébrer sa contribution à la « biodiversité ». Parfois, les acteurs économiques rédigent eux-mêmes les textes à voter : lors des débats sur la loi Agriculture et alimentation, un même amendement autorisant l’épandage de pesticides par drones a été déposé 12 fois, mot pour mot, par des députés de groupes opposés. Plus radicalement, certains assurent la conception ou la mise en œuvre de programmes d’action publique. Des producteurs de sodas ou de friandises financent des équipements sportifs, s’installant en partenaires de la lutte contre l’obésité tout en orientant la prévention vers la dépense d’énergie, le « Bouger » du slogan « Manger-Bouger », plutôt que vers la composition de leurs produits.
Un dernier registre joue sur l’image publique. En s’associant à des causes valorisées, une marque emprunte leur respectabilité : en 2026, la fondation Groupe Casino lance avec Ulule la deuxième édition du programme « Retisser les liens du quotidien », et l’ensemble des entreprises du corpus de l’enquête apparaissent liées à une centaine d’associations, souvent dans le sport et la lutte contre la pauvreté. Le revers consiste à faire taire les gêneurs. Le chercheur Pierre Meneton a été attaqué pour avoir dénoncé le poids du « lobby du sel », la militante Valérie Murat a été condamnée à 125 000 euros pour « dénigrement » après avoir révélé la présence de pesticides dans des vins certifiés « Haute valeur environnementale », et l’application Yuka a été poursuivie par des industriels de la charcuterie. Le débat quitte alors la santé pour le tribunal, et le critique doit se défendre comme un fautif.
Face à ce tableau, deux propositions émergent. Doter l’agroalimentaire d’un répertoire de transparence équivalent à celui du médicament, sur le modèle de la base Transparence Santé, née après le scandale du Mediator, qui oblige les industriels à déclarer leurs liens avec les professionnels de santé. Et s’inspirer du Fonds de lutte contre les addictions, alimenté notamment par les taxes sur le tabac, pour faire contribuer les industriels au financement d’une recherche en nutrition et d’actions de prévention indépendantes. Autant de pistes qui redonneraient aux citoyens et aux pouvoirs publics la maîtrise de décisions qui engagent leur santé quotidienne.
Questions-réponses
Comment l'industrie agroalimentaire influence-t-elle les savoirs scientifiques ?
L'industrie finance la recherche, tisse des liens avec des scientifiques et favorise certains savoirs au détriment d'autres. Quand des connaissances désavantageuses émergent, elle fabrique du doute en réclamant plus de preuves et en contestant les études gênantes, puis recadre le débat vers des enjeux économiques ou reporte la responsabilité sur le consommateur.
Quelles mesures de santé publique ont été abandonnées sous la pression des industriels ?
La taxation des produits trop sucrés, l'encadrement de leur publicité et le caractère obligatoire du logo ont été abandonnés sous la pression des industriels. Au niveau européen, le logo nutritionnel harmonisé promis par la Commission en 2022 n'a jamais vu le jour.
Que sont devenus les critiques de l'industrie agroalimentaire ?
Le chercheur Pierre Meneton a été attaqué pour avoir dénoncé le lobby du sel, la militante Valérie Murat a été condamnée à 125 000 euros pour dénigrement après avoir révélé des pesticides dans des vins certifiés Haute valeur environnementale, et l'application Yuka a été poursuivie par des industriels de la charcuterie.
Quelles solutions sont proposées pour limiter cette influence ?
Doter l'agroalimentaire d'un répertoire de transparence équivalent à celui du médicament, sur le modèle de Transparence Santé, et faire contribuer les industriels au financement d'une recherche en nutrition et d'actions de prévention indépendantes, à l'image du Fonds de lutte contre les addictions.