À La Réunion, des parents inquiets gardent leurs ados à la maison
Des familles réunionnaises arbitrent entre scolarité et mobilisation lycéenne
À Saint-Benoît, une mère de famille a tranché dès le matin : son fils restera à la maison. “Moin mi envoye pas lé mienne, y commence à être trop dangereux zot z’affaire !”, écrit-elle sur les réseaux sociaux. Comme elle, de nombreux parents réunionnais hésitent, calculent, s’inquiètent, à l’heure où l’île se prépare à vivre ce mardi 6 octobre une journée nationale de mobilisation lycéenne annoncée comme plus intense que les jours précédents.
L’ampleur attendue se mesure aussi à ce que les familles et les établissements ont déjà dû subir ou annuler. Aux quatre coins de l’île, de nombreux événements ont été supprimés, signe d’une réelle inquiétude autour du déroulé de la manifestation. Cette mobilisation est cette fois soutenue par une intersyndicale formée par la CGTR, FO, Solidaires et la FSU, ce qui laisse présager des cortèges plus fournis que lors des jours précédents.
Face à cette montée en puissance, la vie quotidienne des élèves est déjà bouleversée. Le rectorat a confirmé la veille aux associations de parents d’élèves que tous les lycées de l’île resteront ouverts, à une exception près : les lycées de la Chaloupe et de Stella à Saint-Leu, où les cours se feront en distanciel. Cette décision fait suite à l’intrusion de jeunes encagoulés dans l’un des établissements, en marge de la mobilisation de la veille. À Saint-Benoît, la mairie a choisi de fermer l’école des Girofles, située à proximité du lycée professionnel Patu-de-Rosemont, où des incidents ont également émaillé la journée de lundi. Une mesure prise en concertation avec le rectorat pour garantir la sécurité des élèves et du personnel.
Daniel Amouny, président de la FCPE et présent à la réunion du rectorat, en déduit qu’il reviendra aux différents chefs d’établissements “de gérer au cas par cas” ce mardi. Il appelle en tout cas les parents à accompagner leurs enfants désirant participer à la manifestation. “Nous, ce qui nous importe, c’est la sécurité des enfants. Ils ont le droit de manifester, leurs revendications sont légitimes. Et finalement on parle davantage des quelques cas de violences à Saint-Louis et à Saint-Benoît alors que dans l’ensemble, ça s’est plutôt bien passé”, a-t-il défendu dans le journal télévisé de Réunion la 1ère.
Tous les représentants des parents ne partagent pas cette lecture. Guillaume Lefèvre, président du SNALC, le Syndicat national des lycées, collèges, écoles et du supérieur, refuse d’appeler à manifester. “Nous, nous n’appelons pas à manifester ce mardi parce que nous estimons qu’il y a beaucoup trop de risques”, lance-t-il sans détour. Et de préciser : “Malheureusement, il y a des troubles, des casseurs, des perturbateurs qui peuvent rentrer dans ces manifestations et entraîner de la violence. Et c’est pour ça que nous, nous ne voulons pas participer à ça. On estime qu’il y a d’autres moyens de se faire entendre de manière démocratique.”
Entre ces positions, les familles cherchent leur voie. Nadia trouve certaines revendications lycéennes “exagérées”, mais elle a tout de même laissé à sa fille la possibilité de participer au mouvement. “C’est son choix mais je discute quand même avec elle en lui demandant de peser le pour et le contre”, confie-t-elle, avant d’ajouter : “Et surtout quand zot y revendique comme ça, ben allez pas casser et faire n’importe quoi, parce que finalement, indirectement, ce sera à nous-mêmes de payer et ces jeunes auront aussi à le subir quelque part.” Une autre maman, interrogée sur Réunion La 1ère radio, se montre plus ferme : “Nous, on est contre tout ce qui est dégradations et violences. Ma fille ne participe pas à tout ça. Elle va à l’école et elle revient, il n’y a pas de débordements possibles !”
Isabelle Poncharville, présidente de la PEEP, la Fédération des Parents d’élèves de l’Enseignement public, comprend la colère des lycéens mais refuse toute violence. “Évidemment, on comprend toutes ces revendications puisque c’est ce qu’on porte dans les établissements scolaires toute l’année, du remplacement des enseignants au planning des élèves. Mais on ne soutient absolument pas, on ne cautionne pas la violence qui accompagne cette grogne lycéenne !” Elle confie être “inquiète” : “Nous portons ces revendications depuis pas mal d’années. Après, quelle est la solution ? Comment vont s’organiser les cours dans les prochains jours ? Notre principale préoccupation, c’est que les élèves puissent aller en cours. C’est le principal.”
Le mouvement, en effet, ne faiblit pas. Le nombre d’établissements concernés est passé de 17 à 22 lycées depuis vendredi dernier, et de cinq à sept collèges, sans qu’aucun ne soit toutefois bloqué. La question de ce mardi reste ouverte. Les débordements, eux, se poursuivent : la nuit dernière, un début d’incendie dans un lycée ainsi que de nombreux feux de poubelles ont été signalés à Saint-Benoît, à Saint-André ou encore au Port, preuve que tout peut très vite s’embraser. Les confrontations avec les forces de l’ordre ont déjà eu un coût humain : 18 personnes, dont 15 mineurs, ont été interpellées hier, contre 28, dont 26 mineurs, vendredi. Derrière ces chiffres, ce sont bien des familles qui attendent, ce mardi, de savoir si leurs enfants pourront étudier, manifester, ou simplement rentrer chez eux sans incident.
Questions-réponses
Pourquoi certains parents gardent-ils leurs adolescents à la maison ce mardi ?
Ils jugent la mobilisation lycéenne trop dangereuse, en raison des violences et intrusions signalées en marge des manifestations, comme cette mère de Saint-Benoît qui a annoncé sur les réseaux sociaux que son fils resterait à la maison.
Quels établissements font exception à l'ouverture des lycées ?
Les lycées de la Chaloupe et de Stella à Saint-Leu passeront en distanciel, après l'intrusion de jeunes encagoulés dans l'un des établissements. À Saint-Benoît, la mairie ferme aussi l'école des Girofles, proche du lycée professionnel Patu-de-Rosemont.
Que pensent les représentants de parents d'élèves de la mobilisation ?
Daniel Amouny (FCPE) estime les revendications légitimes et appelle les parents à accompagner leurs enfants. Guillaume Lefèvre (SNALC) refuse d'appeler à manifester à cause des risques. Isabelle Poncharville (PEEP) comprend la colère des lycéens mais ne cautionne pas la violence.
Quel est le bilan des interpellations liées aux débordements ?
18 personnes, dont 15 mineurs, ont été interpellées la veille, contre 28, dont 26 mineurs, vendredi. Des débordements se poursuivent : début d'incendie dans un lycée et feux de poubelles à Saint-Benoît, Saint-André et le Port.