À Ifotaka, des enfants affamés face au retour d'El Niño

À Ifotaka, des enfants affamés face au retour d'El Niño

Dans le Grand Sud malgache, la sécheresse annoncée ravive la peur de la famine

À Ifotaka, dans le sud aride de Madagascar, une dizaine d’enfants aux bras décharnés et aux ventres boursouflés par la malnutrition attendent un vrai repas dans un centre du Programme alimentaire mondial (PAM). L’un des agents vient de s’éclipser : il a appris le décès d’un enfant de deux ans, emporté par la malnutrition. La scène résume le quotidien d’une région qui redoute le pire, alors que le phénomène El Niño, d’une intensité exceptionnelle annoncée, menace de raréfier encore les pluies.

La période de soudure, entre deux récoltes, n’a pourtant pas encore commencé sur cette île de l’océan Indien. Mais dans le Grand Sud, la région la plus pauvre du pays, l’inquiétude est déjà palpable. Selon l’Organisation météorologique mondiale, un “risque accru de sécheresse” se dessine, dont les conséquences sont exacerbées par les coupes dans les aides internationales et l’inflation liée à la guerre au Moyen-Orient. D’autres pays, du Nigeria à la Somalie en passant par l’Inde et le Brésil, sont également vulnérables.

Pour atteindre Ifotaka, il faut emprunter la route puis la piste pendant deux heures et demie depuis Tolanaro, l’ancienne Fort-Dauphin. Les collines verdoyantes de l’est, qui retiennent tout le crachin venant de l’océan, cèdent peu à peu la place à des paysages sépia couverts de terre sablonneuse hérissée de cactus. Ifotaka, “là où il y a de la boue” selon son nom malgache, donné du temps où il y en avait encore, abrite un centre du PAM où mijote de la bouillie de farine. Ouvert en 2023 à la suite de la famine de 2021-2022, il se dresse dans la petite ville qui en fut l’épicentre, aux cabanes de bois et de tôle ondulée.

Lors de ce “kere”, comme on appelle à Madagascar les périodes de faim, 30.000 personnes souffraient dans les environs d’un manque extrême de nourriture menaçant directement leur vie. On y faisait bouillir les cactus et les chutes de peau des tanneurs pour survivre. L’agence onusienne avait décrit cette famine comme la première causée par le réchauffement climatique.

“Il y a une augmentation spectaculaire des aléas climatiques à Madagascar”, souligne à l’AFP la directrice du PAM dans le pays, Tania Goosens. “En vingt ans, on compte 35 cyclones, 8 inondations et 5 sécheresses sévères, soit trois fois plus que les 20 ans précédents.”

À Manindra, où la vue des eaux de la mer nargue les travailleurs de la terre, la pluie aurait déjà dû tomber en ces tout derniers jours de septembre. “Malheureusement, il n’y a pas de pluie”, constate James Tsirimalaza, paysan de 46 ans.

Face à la menace, les organisations humanitaires s’organisent. L’ONG Save the Children a doté sa branche malgache du “double du budget habituel”, indique à l’AFP Tatiana Dasy, sa représentante sur l’île. Mais les besoins dépassent déjà les moyens disponibles. “On prédit environ 3.700.000 personnes en insécurité alimentaire de niveau crise”, précise Tania Goosens. “On n’a jamais vu ça dans le pays avant, donc c’est pire qu’en 2021-2022.” D’ici avril, 39% des enfants de moins de cinq ans du Grand Sud pourraient souffrir de malnutrition aiguë, soit près de 270.000 cas, selon le système international de surveillance de l’insécurité alimentaire (IPC).

À une heure de 4x4, un véhicule que personne ne possède ici, le centre hospitalier d’Amboasary-Atsimo a enregistré six décès d’enfants malnutris cette année. En 2022, quand la famine s’était poursuivie jusqu’aux récoltes début mai, 15 y étaient morts.

La facture s’alourdit encore avec l’inflation alimentaire. Le conflit au Moyen-Orient a provoqué une flambée des prix du pétrole et de l’urée, utilisée comme fertilisant. “La transmission de ces hausses vers Madagascar affectera directement les coûts du transport, du pompage, des engrais, du carburant de pêche, des intrants agricoles et des prix alimentaires”, relevait l’IPC en juillet. L’inflation alimentaire annuelle atteignait 10,4% ce mois-là, contre 6,8% en janvier.

Sur un mur de l’hôpital d’Amboasary Atsimo, le logo de l’agence américaine USAID, démantelée en 2025, rappelle que les aides internationales se sont taries. Washington a cessé son financement de moyens de transport et de formations sanitaires deux mois plus tôt, selon un responsable hospitalier. “Cette année, notre ciblage était de soutenir 720.000 personnes. On arrive à peine à 50%”, constate Tania Goosens. “Les cantines scolaires sont l’autre programme très affecté : 35.000 enfants ne vont plus recevoir un repas à l’école.”

Pourtant, la faim n’est pas une fatalité. “Je ne peux pas arroser mon champ (car je suis) trop loin du point d’eau collectif”, explique Eva Razafindrazaka, 51 ans, son petit-fils traité pour malnutrition dans les bras. “Mais ceux qui ont des pompes solaires le peuvent.”

Au crépuscule, alors que tout le monde rentre les zébus à l’enclos le long des pistes de sable, un homme ramène tant bien que mal, sur une brouette à roue de bois qui s’ensable, des panneaux solaires. “Si je les laisse, je ne les retrouve pas”, explique Manjomaro Andrianantenaina. Ce paysan de 25 ans les a reçus la veille. Le forage d’un puits, muni d’une pompe à énergie solaire, lui a coûté plus de deux millions d’ariary, soit 400 euros. Un investissement inaccessible pour la plupart des habitants du Grand Sud, où plus de 90% de la population vivait sous le seuil de pauvreté de 2,15 dollars par jour selon la Banque mondiale en 2023.

“Avant, j’étais inquiet pour la pluie quand il faisait chaud”, livre-t-il. “Maintenant, je guette le soleil pour pomper l’eau.”

Questions-réponses

Pourquoi les habitants d'Ifotaka redoutent-ils le retour d'El Niño ?

El Niño, d'une intensité exceptionnelle annoncée, menace de raréfier encore les pluies dans le Grand Sud, la région la plus pauvre de Madagascar, alors que la région sort à peine de la famine de 2021-2022 et que les aides internationales ont diminué.

Quelles sont les conséquences de la famine de 2021-2022 dans la région ?

Ce "kere", période de faim, a touché 30.000 personnes autour d'Ifotaka, qui survivaient en bouillant les cactus et les chutes de peau des tanneurs. Le PAM l'avait décrite comme la première famine causée par le réchauffement climatique.

Comment les coupes dans l'aide américaine affectent-elles les habitants ?

USAID, démantelée en 2025, a cessé de financer des moyens de transport et des formations sanitaires deux mois plus tôt. Le PAM n'atteint que 50% de son objectif de 720.000 personnes soutenues, et 35.000 enfants ne recevront plus de repas dans les cantines scolaires.

Comment certains paysans s'adaptent-ils à la sécheresse ?

Certains, comme Manjomaro Andrianantenaina, 25 ans, investissent dans des forages équipés de pompes solaires, pour plus de deux millions d'ariary (400 euros). Eva Razafindrazaka, trop loin du point d'eau collectif, ne peut pas arroser son champ, mais ceux qui possèdent des pompes solaires le peuvent.