Grenades : le coût politique d'une réforme que la police refuse
Crime & Société

Grenades : le coût politique d'une réforme que la police refuse

Le rapport de forces syndical et politique qui bloque la réforme du maintien de l'ordre

La main arrachée d’un adolescent de 15 ans, lundi devant son lycée de Lens, en marge de la contestation lycéenne. Ce drame relance une question que l’exécutif peine à trancher : celle des armes de force intermédiaire. Derrière le débat technique se cache une équation de coûts et de risques que le pouvoir politique doit arbitrer, celle d’une confrontation avec des syndicats policiers puissants, et celle, jugée plus lourde encore, d’un fonctionnaire grièvement blessé. Une enquête de l’IGPN doit déterminer les circonstances exactes de l’accident, alors que la police nationale a déjà été saisie dix fois depuis le début du mouvement.

Pour Mathieu Zagrodzki, chercheur associé au Cesdip et spécialiste de la sécurité intérieure, le calcul est avant tout politique. « Les syndicats de policiers sont assez puissants en France et on peut difficilement se les mettre à dos », explique-t-il. « Si demain des policiers sont grièvement blessés ou lynchés parce qu’ils n’ont pas pu se dégager, cela va retomber sur le pouvoir. Le coup politique et médiatique d’un policier blessé est perçu comme plus élevé que celui d’un ou deux manifestants blessés. » Supprimer ces grenades créerait donc de fortes tensions avec les organisations professionnelles, d’autant qu’une large part de l’opinion continue d’exiger de la fermeté face aux dérapages.

Cette pression syndicale s’appuie sur un argument de protection des équipes sur le terrain. « L’utilisation d’armes létales est évidemment complètement proscrite dans ce genre de situation », rappelle Michel Chaballier, secrétaire général adjoint du Syndicat des Commissaires de la Police Nationale (SCPN). « Il faut donc un dispositif intermédiaire qui puisse permettre aux policiers de s’extirper de certaines situations, voire de guet-apens ou de prises à partie ultra-violentes. » Selon lui, les manifestations classiques ont viré aux violences urbaines : face aux tirs de mortiers, aux jets de projectiles et aux dégradations, les unités estiment devoir réagir immédiatement, sans avoir le temps de solliciter leur hiérarchie. « On est presque un peu dans la légitime défense », fait valoir le commissaire, qui souligne la complexité d’intervenir face à un public jeune. « Ces individus utilisent les lycéens comme boucliers humains. Comment voulez-vous faire la distinction entre les lycéens qui viennent manifester légitimement et ceux qui viennent pour casser ? »

Le SCPN a d’ailleurs publié un guide de prévention intitulé « Manifester : c’est ton droit, il y a des règles ». « Le but des policiers, c’est de permettre d’exprimer leurs revendications paisiblement. Dans la grande partie des cas, ça se passe bien », insiste Michel Chaballier. « Quand ça commence à tourner aux violences urbaines, il ne faut pas rester. » Une manière de souligner que sans ces grenades, les policiers se retrouveraient exposés et les lycées livrés aux dégradations.

Zagrodzki nuance toutefois la lecture purement défensive. Pour lui, équiper les forces de l’ordre en armes sublétales relève d’abord d’un impératif démocratique. « Il ne faut pas oublier que c’est une obligation pour les polices de fournir de l’armement intermédiaire. Ce qui ne veut pas dire que ça soit bien ou adapté. Mais dans une démocratie libérale, on ne peut pas laisser les policiers juste avec des armes à feu. Entre ça et rien, ils vont utiliser l’arme s’ils sont dans une situation dangereuse. »

La doctrine française a connu des évolutions ces dernières années, marquées par le retrait de certaines grenades jugées trop dangereuses, à l’image de la GLI-F4 à charge de TNT. Mais les grenades de désencerclement, assourdissantes ou lacrymogènes, restent un pilier du maintien de l’ordre à la française, contrairement aux pratiques de la plupart des voisins européens, qui privilégient la désescalade ou des outils à distance comme les canons à eau. Ces armes servent à disperser un groupe de manifestants violents ou à extirper des fonctionnaires ou des gendarmes d’un guet-apens. Mais elles mutilent.

Alors que la contestation lycéenne se poursuit, le drame de Lens pose à nouveau la question : comment protéger les policiers sans risquer de mutiler des lycéens ? Pour un éclairage complémentaire sur le sujet, voir https://www.20minutes.fr/societe/4251934-20261007-colere-lyceens-pourquoi-police-peut-plus-passer-grenades-desencerclement. La réponse engage autant la doctrine du maintien de l’ordre que le rapport de forces politique et syndical qui la soutient.

Questions-réponses

Pourquoi l'exécutif hésite-t-il à supprimer les grenades de désencerclement ?

Parce que le coût politique et médiatique d'un policier grièvement blessé est perçu comme plus élevé que celui de manifestants blessés, et que les syndicats de policiers, puissants en France, sont difficiles à affronter.

Quel argument le SCPN avance-t-il pour défendre ces armes ?

Le Syndicat des Commissaires de la Police Nationale estime qu'un dispositif intermédiaire est indispensable pour permettre aux policiers de se dégager de guet-apens ou de prises à partie ultra-violentes, les manifestations classiques ayant viré aux violences urbaines.

Quelles évolutions la doctrine française a-t-elle connues ?

Certaines grenades jugées trop dangereuses, comme la GLI-F4 à charge de TNT, ont été retirées, mais les grenades de désencerclement, assourdissantes ou lacrymogènes, restent un pilier du maintien de l'ordre à la française.

Comment la France se compare-t-elle à ses voisins européens ?

Contrairement à la plupart des voisins européens, qui privilégient la désescalade ou des outils à distance comme les canons à eau, la France maintient les grenades de désencerclement au cœur de sa doctrine.