Un jeune homme de la région lyonnaise, sans aucun antécédent, est sorti du tribunal avec un an de sursis et une interdiction de paraître dans le Rhône. Son délit : avoir été interpellé dans un supermarché et poursuivi pour « rébellion lors de son interpellation ». Ce cas, raconté par son avocat Maître Boris Roux, illustre la réalité des comparutions immédiates qui ont suivi les arrestations massives du week-end du 17 octobre.
Derrière les chiffres, il y a des trajectoires brisées. Maître David-André Darmon, avocat au barreau de Nice, défend ainsi un étudiant en classe préparatoire aux grandes écoles, qui rêve de devenir ingénieur dans le médical. « Il est allé manifester car il avait des revendications, n’était pas venu pour piller, n’avait pas d’intentions malveillantes. Il est passé devant une boutique saccagée, a ramassé un parfum qui se trouvait devant et s’est retrouvé en prison », explique-t-il. Interpellé le samedi 17 octobre, le jeune homme a comparu le mardi suivant. « C’est violent, traumatisant pour ces jeunes », ajoute l’avocat, qui précise que son client a perdu 4 kg entre son arrestation et sa comparution, et que les prévenus sont apparus épuisés aux audiences après des gardes à vue aux conditions déplorables. Pour ce dossier, Maître Darmon a obtenu la relaxe, mais il s’insurge contre un système qui ne distingue pas les profils : « Est-ce nécessaire de mettre en détention un jeune lycéen qui n’avait pas d’intention de nuire ? Je ne pense pas. Ces jeunes ont été jugés avec un certain manque d’humanité. »
À Paris, Maître Farouk Er-razki défendait deux étudiants de 18 à 20 ans, tous deux sans casier, accusés de violences sur « personne dépositaire de l’autorité publique ». « Tous deux étaient là pour manifester : l’un était un déçu de Parcoursup, l’autre exprimait son mécontentement sur le coût de la vie. Ils sont accusés d’avoir jeté des ballons d’eau sur les forces de l’ordre. Ces dernières ont parlé de projectiles fourrés d’excréments, sans que ceci ne soit avéré. » L’un a écopé de travaux d’intérêts généraux. L’autre a vu son dossier renvoyé, mais il a d’abord été envoyé en détention provisoire, alors même qu’il présentait toutes les garanties nécessaires, vie stable et domicile compris, pour se présenter à sa convocation. « Cela donne l’impression d’une instrumentalisation des comparutions immédiates, qui ont été conçues pour les affaires simples, pas pour traiter un événement politique et social de cette ampleur », déplore l’avocat.
Ce traitement accéléré s’explique en partie par le volume : 2397 personnes ont été interpellées en un week-end, selon un bilan consolidé du ministère de l’Intérieur. Les gardes à vue ont saturé les commissariats et les audiences ont été dédoublées dans plusieurs salles des tribunaux. Maître Er-razki, qui s’est rendu dans un commissariat du 18e arrondissement pour assister un client, y a trouvé « une cinquantaine de personnes, des mineurs par terre, un vrai capharnaüm ». Son verdict : « C’était affligeant et indigne de la justice. En conséquence, tout le monde est mis dans le même sac : les vrais émeutiers, comme les figurants. » Les conditions ont aussi pesé sur la préparation des dossiers : un intervalle d‘1h30 a suffi pour le défèrement de son client, l’entretien et l’audience. « Ce ne sont pas des bonnes conditions pour préparer la défense. Il n’y avait même pas de matériel pour que je puisse visionner les enregistrements vidéo des policiers avant l’audience », rapporte-t-il.
Maître Boris Roux, à Lyon, décrit des dossiers « très minimalistes ». « D’habitude on a un procès-verbal détaillé, là il s’agissait d’une fiche de trois lignes remplie sur un coin de table, sans parler des dossiers où il manquait des éléments de personnalité, comme des antécédents oubliés. » Dans le dossier du jeune homme condamné à un an de sursis, la caméra piétonne des forces de l’ordre n’a été allumée qu’après l’interpellation, pour un interrogatoire sommaire d‘1mn10 sur le trottoir où les faits n’étaient pas visibles ; le prévenu les a pourtant reconnus. Sur ses trois dossiers, deux prévenus avaient des antécédents et seul l’un d’eux, « en récidive et sous OQTF », a été condamné à six mois avec mandat de dépôt. L’avocat tempère néanmoins : « La justice a fait son travail, en ne suivant pas systématiquement les réquisitions de mandat de dépôt du procureur. La justice a porté la parole dont elle avait la consigne mais en restant dans son rôle. Lundi, j’ai défendu trois dossiers plutôt simples, néanmoins je sais que la veille les peines ont été lourdes donc cela varie malgré tout selon le président. »
Le débat a dépassé les salles d’audience. Gérald Darmanin s’est félicité sur X de la sévérité des peines : « Conformément à mes instructions aux parquets, la réponse de la Justice est ferme face aux casseurs et aux pilleurs. » De nombreux avocats s’élèvent contre cette répression et les conditions de défense des prévenus. L’association des avocats pénalistes, par la voix de son co-président Romain Boulet sur France Inter ce vendredi 23 octobre, a estimé que le ministre envisageait la Justice comme « une machine à distribuer les peines les plus sévères » et a dénoncé la « semaine la plus répressive de l’histoire de la Ve République ». Derrière ces termes, ce sont des dizaines de jeunes comparants, lycéens ou étudiants, qui mesurent concrètement le prix de ce week-end d’arrestations. Combien d’entre eux porteront encore longtemps les traces de ces quelques jours d’octobre ?