Mort de Chouviat : le procès interroge police et citoyens
Crime & Société

Mort de Chouviat : le procès interroge police et citoyens

Le procès relance le débat sur l'usage de la force par la police

Près de sept ans après la mort de Cédric Chouviat, la question posée cette semaine devant le tribunal correctionnel de Paris dépasse largement le sort de trois policiers. Elle touche au cœur du rapport entre les forces de l’ordre et les citoyens qu’elles ont pour mission de protéger. Lundi 26 et mardi 27 octobre, Michaël P., Arnaud B. et Ludovic F., âgés aujourd’hui de 40, 35 et 30 ans, comparaissent pour “homicide involontaire”, une qualification exposant chacun à trois ans de prison. Pour la famille du livreur mort en janvier 2020, c’est une erreur de qualification : les violences étaient volontaires et constitutives d’un crime, ce qui justifierait un renvoi devant une juridiction criminelle, où la peine encourue atteindrait 15 ans de réclusion.

Les faits remontent au 3 janvier 2020, vers 10 heures du matin. Cédric Chouviat, livreur à scooter et père de famille de 42 ans, est contrôlé par quatre policiers à l’intersection du quai Branly et de l’avenue du Suffren, dans le 7e arrondissement de Paris. On lui reproche l’utilisation de son téléphone au volant ainsi que l’illisibilité de sa plaque d’immatriculation. En quelques minutes, il est interpellé puis perd connaissance. Il meurt deux jours plus tard à l’hôpital Georges-Pompidou, où il avait été transporté avec un pronostic vital engagé.

Selon l’ordonnance de renvoi, consultée par franceinfo, le ton est monté très rapidement entre le livreur et les policiers. Les vidéos filmées par Cédric Chouviat lui-même, par des témoins et par des caméras de la Ville ont permis de reconstituer cette escalade verbale. Le livreur traite les fonctionnaires de “guignols” et de “clowns”, puis de “pauvre type” après qu’ils ont regagné leur véhicule. En face, les propos vont plus loin encore : invité par Cédric Chouviat à être plus poli, Michaël P. lui répond notamment : “Et alors ? Vous croyez que je vais me mettre à quatre pattes ? Je vais vous sucer la bite, aussi ?”

L’interpellation qui suit s’avère fatale. Casque de moto sur la tête, le quadragénaire subit une clé d’étranglement par Michaël P., selon des témoins, puis est plaqué et maintenu au sol, sur le ventre, par trois des policiers. C’est à cet instant qu’il répète qu’il s’étouffe : neuf fois “j’étouffe” en 13 secondes. Un massage cardiaque lui est prodigué environ cinq minutes après sa dernière supplication. L’expertise médico-légale conclut à une mort par asphyxie avec fracture du larynx, et l’ordonnance de renvoi observe que “le phénomène asphyxique est en relation causale directe avec l’action des fonctionnaires de police tendant à obtenir l’interpellation et le menottage de Cédric Chouviat”. Lors de l’information judiciaire, les quatre fonctionnaires ont affirmé n’avoir pas entendu ces mots. Michaël P., interrogé sur le positionnement de son bras autour du cou de la victime, a expliqué avoir voulu l’immobiliser pour le menotter, sans exercer de pression.

Pour Arié Alimi, avocat de la famille, “faire une clé d’étranglement et maintenir un plaquage ventral sur un homme immobilisé ne peuvent être que constitutifs de violences volontaires”. Au début de l’audience, il plaidera, avec deux confrères, l’incompétence du tribunal correctionnel. “Il s’agit d’un crime, et seule une cour d’assises ou une cour criminelle est compétente pour le juger”, affirme-t-il. Pour la compagne de la victime et ses enfants, ce changement de motif permettrait de “dire la vérité” sur les faits. La famille s’étonne aussi du statut de témoin assisté de la quatrième policière : “Dans les vidéos, elle apparaît sur le corps de Cédric à un moment de l’interpellation”, rapporte Arié Alimi, qui redemandera sa mise en cause. Sollicités, les avocats des policiers n’ont pas répondu à franceinfo. Ils avaient demandé un non-lieu, et Laurent-Franck Liénard, conseil de Ludovic F., avait estimé en 2025 qu’il n’y avait “pas de meurtrier dans ce dossier”, la mort étant survenue “au cours d’une manœuvre de police rendue nécessaire par sa résistance”.

Les juges d’instruction, eux, ont retenu une faute pénale involontaire. Ils rappellent que les policiers sont autorisés, dans un cadre réglementé, “à faire usage de la violence dans l’exercice de leurs missions”, et estiment que le dossier ne permet pas d’affirmer que l’interpellation était “inopportune”, ni de contredire les policiers sur les signes de détresse non entendus. Le décès a été “causé par les actions conjuguées des trois fonctionnaires interpellateurs”, “pendant une durée démesurément longue” : Ludovic F. maintenait la victime au sol “avec son genou”, Arnaud B. exerçait “un appui supplémentaire sur son coude”. Un comportement “non adapté, négligent et imprudent”, selon les magistrats, qui jugent le statut de témoin assisté de la quatrième policière “le plus adapté”.

L’affaire a eu des répercussions bien au-delà du prétoire. En 2021, le ministère de l’Intérieur a officiellement abandonné la clé d’étranglement comme technique d’interpellation. En avril 2026, la Défenseure des droits, Claire Hédon, a considéré que les policiers avaient fait “un usage disproportionné de la force” et que la victime avait subi deux clés d’étranglement, conclusions que les avocats de Michaël P. et Arnaud B., Pauline Ragot et Thibault de Montbrial, avaient contestées auprès de l’AFP en pointant “plusieurs inexactitudes factuelles”.

L’attente a été “insupportable” pour les proches, selon leur avocat, qui estime : “Si cela avait été un policier tué, il n’y aurait pas eu ce délai.” Doria Chouviat, la veuve, avait déploré en janvier 2025 que les policiers mis en cause puissent “continuer à exercer leurs fonctions” : “la mission première d’un policier est de protéger, sauver, secourir, mais pas de tuer.” Si le renvoi est accepté, la famille est prête, dit Arié Alimi, “à attendre encore plus longtemps pour que toute la vérité soit dite”. Reste à savoir, au terme des deux journées d’audience, si le tribunal correctionnel se déclarera compétent ou si l’affaire rejoindra enfin une cour criminelle.

Questions-réponses

Où et quand Cédric Chouviat a-t-il été interpellé, et pour quelles raisons ?

Le 3 janvier 2020, vers 10 heures, au carrefour du quai Branly et de l'avenue du Suffren, dans le 7e arrondissement de Paris, pour usage du téléphone au volant et plaque d'immatriculation illisible. Il meurt deux jours plus tard à l'hôpital Georges-Pompidou.

Pourquoi les policiers sont-ils jugés pour homicide involontaire et que demande la famille ?

Trois policiers, Michaël P., Arnaud B. et Ludovic F., comparissent pour homicide involontaire, encourant trois ans de prison. La famille conteste cette qualification et réclame un renvoi devant une cour criminelle, où 15 ans de réclusion seraient encourus.

Quelles conséquences cette affaire a-t-elle eues au-delà du procès ?

La clé d'étranglement a été officiellement abandonnée en 2021 par le ministère de l'Intérieur, et en avril 2026 la Défenseure des droits a estimé que les policiers avaient fait un usage disproportionné de la force.

Que disent les juges d'instruction sur l'usage de la force par les policiers ?

Ils jugent le comportement des policiers non adapté, négligent et imprudent, avec un maintien au sol de durée démesurément longue, mais estiment que le recours à la violence dans un cadre réglementé ne permet pas de retenir des violences volontaires.