A Maurice, 20 000 travailleurs qualifiés au coeur d’un secteur financier en quête de souffle nouveau
Pour les quelque 20 000 Mauriciens qui gagnent leur vie dans le secteur financier, les prochaines années ne relèvent pas de l’abstraction économique. Elles touchent aux salaires, aux perspectives de carrière et à la capacité du pays à offrir des emplois de qualité à la prochaine génération de diplômés. C’est dans cette réalité concrète que s’enracine le débat sur l’avenir du centre financier mauricien, un secteur qui pèse aujourd’hui 14 % du produit intérieur brut et génère 68 % des recettes de l’impôt sur les sociétés.
Beelal Baichoo, expert-comptable et consultant en conformité, le dit sans détour : malgré les turbulences, ce secteur demeure l’un des moteurs économiques du pays et un vecteur d’avenir pour la jeunesse mauricienne. En 2024, il a représenté 24,8 % de la valeur ajoutée brute. « Il a fait preuve d’une résilience remarquable pendant la pandémie. C’est aussi un secteur porteur d’avenir pour la jeunesse mauricienne, notamment les diplômés », rappelle-t-il. Mais il prévient que cette dynamique n’est pas acquise. « C’est un secteur qui évolue vite. Il faut que les décisions suivent, et que les parties prenantes soient pleinement engagées », soutient-il.
Cette urgence est partagée. Elle n’est pas vécue de la même façon par tous ceux qui travaillent dans l’industrie. Shahed Hoolash, Managing Director de Vistra (Mauritius) Ltd, observe depuis plusieurs années ce qu’il décrit comme une forme de stagnation. Depuis l’introduction de différentes taxes en 2020, les signaux qu’il perçoit sont préoccupants. « La nouvelle tarification instaurée par le nouveau régime fiscal ajoute de l’incertitude », affirme-t-il. Les investisseurs étrangers marquent de plus en plus leur hésitation face aux lourdeurs administratives et au manque d’agilité dans les transactions. « D’autres juridictions apparaissent comme plus attrayantes. Ce qui nous met en difficulté pour rester compétitif », ajoute-t-il.
Pour les travailleurs du secteur, et pour ceux qui espèrent y entrer, cette perte de compétitivité n’est pas une question théorique. Elle se traduit par moins d’embauches, moins de projets, et une industrie qui risque de perdre du terrain face à des places comme les Emirats ou Singapour. Baichoo est explicite sur ce point : il appelle à une meilleure gouvernance stratégique, à des signaux clairs du sommet de l’Etat, à plus de célérité dans le traitement des autorisations. Sans ces ajustements, le risque de décrochage est réel.
Hafeez Toofail, directeur de SALVUS (Mauritius) Ltd et ancien régulateur à la Malta Financial Services Authority, met lui aussi le doigt sur des freins bien concrets. Il pointe la lenteur des procédures de la Financial Services Commission, qui génère selon lui une insécurité juridique, notamment pour les nouvelles activités comme les cryptoactifs ou les services de paiement. Il relève également la complexité liée à l’ouverture de comptes bancaires pour les entreprises qui opèrent dans les secteurs émergents, un manque d’automatisation, et une pénurie de compétences spécialisées en fintech, finance verte ou conformité.
La formation continue est souvent perçue, dit-il, comme une simple formalité administrative, alors qu’elle devrait être un levier de transformation réelle. « Pourtant, une formation dynamique et collaborative est essentielle pour faire évoluer les compétences », insiste-t-il.
La question du capital humain revient aussi dans le diagnostic de Shahed Hoolash, qui signale un manque de main-d’oeuvre locale. Pour y répondre, il préconise une politique migratoire ciblée, visant des talents étrangers capables d’apporter une valeur ajoutée réelle. « Mais il faut viser des talents qui peuvent vraiment faire évoluer l’industrie », soutient-il. Il est par ailleurs convaincu que les entreprises les plus solides seront celles capables de s’ajuster vite. Sa mise en garde est claire : « La nouvelle génération de clients va chercher ailleurs. »
Face à ces obstacles, les trois experts s’accordent à identifier des voies de sortie concrètes. Hafeez Toofail mise sur la tokenisation d’actifs, les paiements numériques et les cryptomonnaies, convaincu qu’une réforme intelligente des cadres réglementaires peut placer Maurice à l’avant-garde. Shahed Hoolash, de son côté, insiste sur la diplomatie économique et les partenariats avec les pays africains. « Le marché local est trop petit. Nous devons penser régional et même continental. L’Afrique est l’avenir, à condition d’y aller stratégiquement », dit-il. Beelal Baichoo, lui, pointe le potentiel de l’intelligence artificielle, à condition de retenir les talents. « Plus qu’un bon salaire : il faut offrir une perspective claire », affirme-t-il.
Le ministère des Services financiers a publié un rapport stratégique pour la période 2025 à 2030, articulé autour de cinq piliers. Le ministère reconnaît que des défis formidables attendent le secteur, mais il voit aussi des opportunités inédites. « Nous travaillerons ensemble pour réinventer le secteur et le faire passer à un niveau supérieur d’innovation et de transformation. Si le maintien de l’intégrité de notre système financier n’est pas négociable, nous devons aussi donner la priorité à la facilitation des affaires », indique-t-il.
Pour les 20 000 salariés du secteur et pour les jeunes diplômés qui regardent vers lui, tout repose désormais sur une question simple : les engagements pris sur le papier seront-ils traduits, cette fois, en actes concrets et rapides ?