Yovissen connaît chaque recoin de Cap Malheureux. Cette plage du nord de l’île Maurice, il la traverse au fil des saisons, s’arrêtant au bord de la route pour choisir des bananes bien mûres avant de rentrer les faire mijoter doucement avec de la vanille, du sucre roux, de la cannelle et du rhum. La tarte sortie du four, posée sur un fond de pâte brisée, se déguste avec une tasse de thé. Ce geste simple, répété comme un rituel, est au coeur de ce que le documentaire diffusé sur Arte.tv vient chercher à l’île Maurice : la façon dont ses habitants font de leur quotidien une forme de fierté tranquille.
Deux habitants sur trois à l’île Maurice ont des origines indiennes. Leurs ancêtres sont arrivés au XIXe siècle, portant dans leurs bagages l’espoir d’une vie meilleure, mais aussi leurs langues, leurs coutumes et leurs religions. Ce patrimoine immatériel, transmis de génération en génération, a permis à ces communautés de maintenir un lien vivant avec leurs racines, replantées désormais au coeur de l’océan Indien.
Une fois par an, cette continuité s’exprime avec éclat. Les hindous de l’île célèbrent Diwali, la fête la plus importante de leur calendrier religieux, dans une île qui se décrit volontiers comme la petite soeur de l’Inde. La fête n’est pas un souvenir du passé. Elle est un geste vivant, collectif, renouvelé par des familles qui en ont fait leur propre histoire.
Ce territoire, les paysages eux-mêmes semblent vouloir en témoigner. Un dégradé de verts recouvre des reliefs volcaniques que le soleil couchant embrase de mille couleurs. La nuit venue, la lune illumine les eaux de l’océan Indien. C’est cette île-là, changeante selon l’heure et le regard, que l’écrivain Malcolm de Chazal a passé sa vie à observer à travers ses épaisses lunettes. Auteur de milliers de chroniques, d’aphorismes et de pensées, cet enfant du pays a réinventé la mythologie de sa terre natale dans des ouvrages comme Sens-plastique ou Petrusmok. Il y fantasme son île autant qu’il la révèle, proposant une lecture singulière d’un espace que beaucoup croient connaître.
Plus au large, à quelques encablures des côtes orientales de l’île Maurice, l’île aux Cerfs incarne une autre facette de cet univers. Îlot inhabité posé sur un lagon aux eaux turquoise, entouré de plages de sable blanc, ce petit bout de terre préservé dans l’océan Indien a traversé des périodes où sa quiétude a été troublée par de redoutables assaillants. Elle reste aujourd’hui un espace à part, entre fragilité et splendeur.
Ce que le documentaire d’Arte.tv propose, au fil de ses séquences, c’est précisément ce mouvement entre les grandes forces de l’histoire et les gestes les plus intimes. La fête de Diwali et la tarte de Yovissen. L’héritage de Malcolm de Chazal et le silence de l’île aux Cerfs. L’île Maurice se révèle ainsi non pas comme une carte postale figée, mais comme un lieu habité, traversé par des mémoires multiples que ses habitants portent et transforment chaque jour.
La question que le documentaire laisse ouverte est peut-être celle-là : comment ces communautés continueront-elles à transmettre ce patrimoine vivant aux générations qui n’ont connu ni l’arrivée au XIXe siècle, ni les eaux encore solitaires de l’île aux Cerfs ?