L'ingérence étrangère en Europe, une économie à part entière
Des budgets, des opérateurs et des marchés au service de la subversion du continent
La guerre politique a trouvé ses financiers. Selon l’analyse publiée par Le Grand Continent, les ingérences étrangères en Europe ne forment pas une suite d’opérations « hybrides » aux contours flous, mais un marché doté d’intentions, de budgets, d’opérateurs et d’une économie propre. C’est cette dimension financière, souvent laissée dans l’ombre, qui éclaire la mécanique de la déstabilisation du continent.
Le point de départ est conceptuel, mais il a des conséquences budgétaires directes. Le terme de « guerre hybride », apparu dans les années 2000 puis transformé par la révolution numérique, en est venu à désigner tout moyen de coercition situé sous le seuil du conflit armé, tout en visant presque exclusivement les opérations russes. Les auteurs y voient une dépolitisation du problème : la menace est réduite à un face-à-face de techniciens, ce qui oriente les budgets et les politiques publiques vers des réponses techniques, champ par champ, jugées globalement inefficaces. L’Union européenne et l’OTAN utilisent massivement cette terminologie dans leur communication et leurs doctrines, structurant ainsi l’allocation des ressources de protection des citoyens.
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À l’inverse, la guerre politique se définit par une intention : la décision prise par un État de chercher la subversion politique et idéologique d’un système adverse. Les moyens, désinformation, sabotage, financement occulte ou influence économique, ne sont que des outils. Ce déplacement de focale révèle des convergences frappantes entre Moscou et Washington. Le Département d’État américain a ouvert des financements à des organisations européennes sur la base de leurs orientations pro-MAGA : le think-tank français Western Arc y a candidaté, tandis qu’une subvention de cinq millions de dollars était envisagée, puis retirée, pour la Free Speech Union britannique. Dans les années 2010, la Russie avait procédé de manière analogue avec l’Institut de la Démocratie et la Coopération, voué à soutenir des initiatives souverainistes et anti-européennes. Mêmes leviers, mêmes cibles, mêmes circuits d’argent.
Cette convergence s’explique en partie par une généalogie doctrinale commune, héritée d’un siècle de rivalité soviéto-américaine. George Kennan formalise en 1947 le concept de political warfare, officialisé en avril 1948 par un mémo classifié, avec une dimension ouverte, mobilisant moyens financiers, politiques et diplomatiques, et une dimension clandestine. Côté soviétique, le KGB s’approprie la doctrine sous le nom de lutte contre la « subversion idéologique », allant jusqu’à voir la main de la CIA dans la dissidence ou dans L’Archipel du Goulag. Cette lecture conspirationniste survit à l’URSS : après les manifestations de 2011-2012, le Kremlin décide de retourner l’arme de l’adversaire contre lui, donnant naissance aux usines à trolls et au soutien aux partis populistes occidentaux.
Le cœur économique du dispositif réside dans sa privatisation. Aux États-Unis, la Stratégie de sécurité nationale de décembre 2025 réactive les modes opératoires, avec une coopération accrue entre services publics et opérateurs privés. En Russie, l’archétype en fut Evgueni Prigojine, disparu en 2023, qui avait inventé un véritable modèle économique de la guerre politique : sa galaxie d’entreprises a fourni à l’État russe l’essentiel de ses capacités d’influence entre 2014 et 2023, incarnant la figure de l’entrepreneur d’influence, acteur privé faisant fructifier un capital économique en accompagnant le retour géopolitique de la Russie.
Depuis sa mort, l’écosystème a été bureaucratisé. Des opérateurs publics distribuent l’argent à des start-up et sociétés de conseil spécialisées dans les ingérences, mises en concurrence pour éviter tout monopole. Selon des documents fuités, la tour de contrôle se situerait au Kremlin, dans les bureaux de Sergueï Kirienko, courroie de transmission entre les entreprises et les services de sécurité. Les auteurs y voient une bureaucratie néolibérale typique, où la corruption endémique entretient un marché public de l’ingérence qui enfle d’année en année jusqu’à ressembler à une bulle spéculative.
L’autre pilier financier est l’arsenalisation des dépendances numériques. Les États-Unis exploitent leur suprématie sur les plateformes et les infrastructures : Meta construit ses propres câbles sous-marins, Musk entretient le réseau satellitaire Starlink, et des milliardaires comme Musk ou Peter Thiel, cofondateur de Palantir, réduisent la résilience numérique européenne. L’achat de Twitter, instrumentalisé pour soutenir des responsables nationalistes en Europe, ou le bras de fer entre Musk et la Commission européenne sur la régulation des réseaux sociaux, sanctionné par une amende de 120 millions d’euros infligée à X, illustrent ce basculement de la compétition économique vers la guerre politique. La Russie, privée d’accès privilégié au réseau européen depuis 2022, riposte par une guérilla numérique à bas coût, via des hébergeurs pirates et la manipulation d’algorithmes, comme lors des élections présidentielles roumaines de 2024, annulées par la Cour constitutionnelle.
Enfin, le terreau de cette guerre est socio-économique : le sentiment d’exclusion né de l’échec des politiques de redistribution et de lutte contre les inégalités. Les médias russes en français, à l’image de Sputnik et de RT France, ont prospéré en captant ce lectorat marginalisé ; l’idéologie MAGA s’est construite sur les mêmes frustrations liées à la mondialisation. La conclusion des auteurs est sans appel : les ingérences doivent être traitées comme une question de politique publique, notamment sociale, et non comme un simple problème de défense. Pour l’Europe, l’urgence est de réduire ses dépendances numériques et de changer l’équation stratégique de ses adversaires, faute de quoi elle restera prise dans la tenaille illibérale que lui imposent Moscou, l’administration Trump et leurs alliés, avec des budgets, des opérateurs et des marchés qui, eux, ne cessent de croître.
Questions-réponses
Pourquoi les auteurs critiquent-ils le terme de « guerre hybride » ?
Ils y voient une dépolitisation du problème : la menace est réduite à un face-à-face de techniciens, ce qui oriente les budgets et les politiques publiques vers des réponses techniques, champ par champ, jugées globalement inefficaces.
Quel rôle économique a joué Evgueni Prigojine ?
Il a inventé un véritable modèle économique de la guerre politique : sa galaxie d'entreprises a fourni à l'État russe l'essentiel de ses capacités d'influence entre 2014 et 2023, incarnant la figure de l'entrepreneur d'influence.
Comment fonctionne l'écosystème russe depuis la mort de Prigojine ?
Il a été bureaucratisé : des opérateurs publics distribuent l'argent à des start-up et sociétés de conseil spécialisées, mises en concurrence pour éviter tout monopole, sous le contrôle présumé de Sergueï Kirienko au Kremlin.
Comment les États-Unis arsenalisent-ils les dépendances numériques européennes ?
Ils exploitent leur suprématie sur les plateformes et les infrastructures : Meta construit ses propres câbles sous-marins, Musk entretient Starlink, et des milliardaires comme Musk ou Peter Thiel réduisent la résilience numérique européenne.