Pour des milliers de salariés de l’automobile française, l’avenir passe peut-être par des ateliers où ne sortiront plus des voitures, mais des drones. Depuis plusieurs mois, les partenariats se multiplient entre équipementiers et industriels de la défense, essentiellement pour produire en série des drones de combat, dans un contexte de vives tensions internationales. 20 Minutes a interrogé deux experts pour analyser cette alliance entre deux secteurs, loin d’être une première.
Le rapprochement le plus récent unit le missilier MBDA et l’équipementier Forvia, qui ont conclu il y a quelques semaines un accord pour produire en série des drones intercepteurs de type Shahed, avec une capacité de 1.000 unités par mois. Forvia serait également candidate pour produire le Deluge, le drone kamikaze de MBDA, capable de parcourir 500 km à 400 km/h. De son côté, Renault, qui collabore déjà avec Turgis & Gaillard pour développer un drone à longue portée, avait annoncé en juin une association avec Thales pour industrialiser la production du drone kamikaze Toutatis, avec un objectif pouvant atteindre 1.000 unités par mois à partir de 2027. L’ensemble de ces partenariats pourrait permettre d’atteindre 60.000 unités par an en France.
Derrière ces annonces, il y a des sites industriels et des emplois menacés. « L’industrie automobile occidentale est en crise majeure parce qu’elle a raté le tournant de l’électrification, ainsi que la montée de la concurrence chinoise », explique Stéphane Audrand, consultant en risques internationaux. « Cette industrie sait qu’elle est condamnée à se reconfigurer de manière drastique et parallèlement, il y a un mouvement de réarmement européen, avec beaucoup d’argent sur la table à aller chercher. » Pour les équipes qui travaillent dans les usines, la valeur ajoutée est concrète : l’automobile « sait très bien faire la scalabilité [capacité à changer d’échelle] et la production de masse, et maîtrise des procédés comme la plasturgie de pointe, que l’industrie de défense ne maîtrise pas bien », poursuit-il. « Cela fait donc sens qu’elle revienne dans ce domaine. »
Pierre Paturel, spécialiste des filières industrielles au sein du cabinet Xerfi, confirme ce diagnostic du côté de la défense. « La défense était devenue une industrie quasi artisanale ces dernières décennies. Elle fait face à un changement brutal de son marché et s’adapte : MBDA, par exemple, a annoncé des investissements massifs, dont la création d’une nouvelle usine en France, pour fabriquer des composants de missiles. Mais pour la production de drones, le missilier devra s’appuyer sur l’industrie automobile, où il y a de la capacité de production puisque le secteur est en crise. » L’expert tempère toutefois les espoirs des salariés concernés : avec quelques dizaines de milliers de drones par an, « on n’est pas encore dans de la production de masse ». « On ne va pas sauver l’industrie automobile française avec cela. En revanche, communiquer sur une diversification vers le drone, c’est porteur pour le cours en Bourse, tandis que certains sites industriels vont peut-être pouvoir se maintenir grâce à cette diversification. »
Ce mariage des deux mondes n’a rien d’inédit, rappelle Stéphane Audrand. L’industrie de défense européenne « a émergé du secteur privé à la fin du XIXe siècle, avant de se séparer de l’industrie civile à partir des années 1960 ». Jusqu’à cette époque, l’État possédait ses propres arsenaux, puis s’est tourné vers le privé lors de la révolution industrielle pour fabriquer de l’artillerie moderne et de nouveaux véhicules, une hybridation exacerbée par la Première Guerre mondiale. Renault illustre, selon lui, « le parfait exemple de ce qu’il s’est passé un peu partout en Europe » : entreprise civile en 1914, quand Louis Renault se tourne vers l’armée pour fabriquer des obus, des véhicules, des moteurs et concevoir le char moderne, puis firme duale pendant l’Entre-deux-guerres, avant que son activité militaire ne soit progressivement filialisée après la Seconde Guerre mondiale, devenant Renault véhicules industriels, Berlier, Renault Trucks, puis le groupe Arquus, parti chez Volvo et racheté il y a deux ans par le Belge Cockerill. Renault s’est ainsi complètement défait de ses fabrications militaires, comme quasiment l’ensemble de l’industrie automobile en Europe, avant de renouer aujourd’hui avec la défense, signe d’un regain de tension sur la scène internationale, essentiellement entre l’Europe et la Russie.
Pour les habitants des villes où ces usines s’installent, la question de l’usage de ces machines se pose aussi. Les drones produits en Europe « partent en grande partie en Ukraine », assure Pierre Paturel. « Le reste peut servir à faire de l’entraînement et constituer un stock. » Le secteur évolue à très grande vitesse : un modèle peut se retrouver dépassé en moins de six mois, ce qui en fait un produit que l’on ne peut pas stocker en masse, car il perd rapidement de la valeur. Mais en lançant des chaînes de production, « on peut monter très vite en cadence si jamais on devait entrer en guerre ».
Au-delà des drones, Renault et Thales ont également signé un partenariat pour la fabrication du 4Troop, un véhicule tactique hyperconnecté. « Mais à court terme, je ne vois pas d’autres partenariats majeurs possibles entre la défense terrestre et l’industrie automobile », analyse Pierre Paturel, selon qui la France est forte sur le naval et l’aéronautique, qui portent ses ventes à l’export, mais pas sur le terrestre, dont les matériels, pensés spécifiquement pour l’armée française et ses interventions en Afrique, comme le programme Scorpion, ont peu convaincu à l’étranger. « En Allemagne, l’industrie automobile n’essaie pas de se sauver par les drones mais par les obus, les chars et les véhicules blindés », souligne de son côté Stéphane Audrand. L’Allemagne va produire dans les années qui viennent pléthore de véhicules militaires pour sauver ses industriels et « va écraser tout le monde en Europe ». En France, ce n’est ni dans les moyens ni dans les habitudes : pour que l’industrie fasse de la production militaire, il faut que l’État passe des commandes.
Reste à savoir si ces chaînes de production suffiront à maintenir les sites et les emplois qui en dépendent. Pour aller plus loin, une analyse détaillée de ce rapprochement est parue dans 20 Minutes, consultable à cette adresse : https://www.20minutes.fr/economie/4252210-20261011-industrie-automobile-defense-rapprochent-faire-drones-militaires-alliance-naturelle