Après 39 ans, le procès des parents d'Inass s'ouvre à Blois
Après près de quatre décennies d'énigme, la cour d'assises de Blois juge enfin le dossier
Le procès des parents d’Inass Touloub s’ouvre ce lundi 2 novembre à Blois, 39 ans après la mort de celle qu’on a surnommée “la petite martyre de l’A10”.
Pendant près de quarante ans, une petite fille sans nom a hanté les juges et les enquêteurs français. La cour d’assises du Loir-et-Cher va enfin tenter de répondre à la question qui a traversé des décennies d’enquête : qui a fait mourir Inass Touloub, quatre ans, retrouvée morte et mutilée le 11 août 1987 au bord de l’autoroute A10 ? Pour le public qui a suivi cette affaire à travers plusieurs livres et séries documentaires, l’enjeu dépasse le sort d’un seul dossier. Il s’agit de savoir si la justice peut, malgré le temps, rendre compte de la mort d’un enfant que personne n’a jamais réclamé.
Ce 11 août 1987, au kilomètre 135 de l’A10, le corps de l’enfant est découvert derrière la barrière de sécurité, enroulé dans une couverture. Vêtue d’une robe de chambre vichy, elle pouvait avoir entre trois et cinq ans. Son corps porte une plaie des pieds à la tête, selon les mots du procureur : des ecchymoses, des brûlures de fer à repasser, des morsures un peu partout, y compris sur les joues. Ces traces de sévices lui vaudront son surnom. Les gendarmes jurent alors de “trouver qui avait fait ça”.
L’enquête se heurte d’emblée à des conditions défavorables. À l’époque, ni l’ADN ni les caméras de surveillance des péages n’existaient, et personne ne payait par carte bancaire. Nous sommes en août, en plein départ pour les grandes vacances : 35.000 voitures circulent sur l’axe. Les appels à témoins lancés dans tout le pays ne donnent rien.
Les gendarmes changent alors de méthode et s’intéressent aux enfants qui ne feraient pas la rentrée : 19.000 écoles sont alertées, du jamais vu. Ces listes sont même comparées à celles des familles touchant encore les allocations familiales. Rien. Personne ne réclame l’enfant.
Les juges qui se succèdent ne baissent pourtant pas les bras, certains qu’un jour la science finira par parler. Le corps de la petite est exhumé, et l’ADN prélevé est conservé. Des années plus tard, deux profils génétiques sont identifiés : l’un, prélevé sur le maillot de corps, est celui de la mère ; le deuxième, sur la couverture, appartient au père. Leurs profils sont inconnus de la justice. On ne sait toujours pas qui ils sont.
Le déclic viendra d’un tout autre dossier. Il y a près de dix ans, un homme se bagarre dans un restaurant. Condamné, il est inscrit au FNAEG, le fichier national automatisé des empreintes génétiques. Pour la première fois, son ADN matche avec celui de la petite inconnue : il s’agit de son petit frère, qui avait trois ans quand elle est morte.
Six gendarmes travaillent alors en secret sur les parents d’Inass Touloub, jusqu’à leur interpellation en juin 2018. Âgés respectivement de 72 et 74 ans, les deux accusés risquent la perpétuité. “Cela fait 31 ans que j’attends votre venue”, a déclaré le père aux gendarmes venus l’arrêter. Selon lui, sa femme a fait vivre un calvaire à la famille, entre cris et coups, notamment et surtout sur la victime. Découvrant le corps de la petite sur le canapé, il a voulu dénoncer sa femme, mais il a “manqué de courage”, dit-il.
La mère, qui minimise et ne reconnaît pas les morsures, a d’abord tout nié, puis a tenté d’expliquer son histoire : institutrice au Maroc, elle est devenue une femme au foyer malheureuse en France. Pour les experts psychologues et psychiatres, Inass était devenue son bouc émissaire. Pendant leur garde à vue, les parents n’ont pas reconnu être les auteurs des violences ayant entraîné la mort de leur fille, s’accusant mutuellement de violences conjugales.
Entre-temps, la procédure a connu de nouveaux retards. Plusieurs recours des parents et du parquet de Blois contre l’ordonnance de mise en accusation du juge d’instruction ont repoussé le procès de huit années supplémentaires. En septembre 2024, la Cour de cassation a finalement ouvert la voie au procès et validé les chefs d’accusation initiaux : “torture et actes de barbarie ayant entraîné la mort” sans intention de la donner pour la mère, “complicité” pour le père.
Les autres enfants de la famille viendront témoigner. En 1987, Inass avait deux grandes sœurs de 6 et 9 ans. Un jour, elles avaient une sœur ; le lendemain, elles n’en avaient plus. On ne leur a rien dit, rien répondu quand elles ont posé des questions. Les enfants nés après Inass ne savaient même pas que la petite fille avait existé.
À leurs côtés, sur les bancs des parties civiles, sera présente la “famille d’adoption” d’Inass : les habitants du petit village de Suèvres, entre Orléans et Tours, tout proche de l’autoroute. C’est là qu’elle a été enterrée et qu’elle repose encore. Pendant tout ce temps, ils ont fleuri sa tombe comme si c’était leur enfant. Le procès doit durer jusqu’au 18 novembre : au terme de ces audiences, saura-t-on enfin qui a fait mourir la petite martyre de l’A10 ?
Questions-réponses
Quand et où se tient le procès des parents d'Inass Touloub ?
Le procès s'ouvre ce lundi 2 novembre à Blois, devant la cour d'assises du Loir-et-Cher, et doit durer jusqu'au 18 novembre.
Pourquoi Inass Touloub est-elle surnommée « la petite martyre de l'A10 » ?
Son corps a été découvert le 11 août 1987 au bord de l'A10, couvert de sévices (ecchymoses, brûlures de fer à repasser, morsures), ce qui lui a valu son surnom de « petite martyre de l'A10 ».
Comment les parents ont-ils été identifiés après tant d'années ?
Grâce à l'ADN conservé après l'exhumation du corps, croisé avec le fichier national automatisé des empreintes génétiques (FNAEG) après l'inscription d'un homme condamné dans une affaire de bagarre, qui s'est révélé être le petit frère d'Inass.
Quels chefs d'accusation pèsent sur les accusés et quels risques encourent-ils ?
La mère est accusée de « torture et actes de barbarie ayant entraîné la mort sans intention de la donner » et le père de « complicité » ; ils risquent la perpétuité et se sont mutuellement accusés sans reconnaître les violences.